De toutes les histoires d’horreur entendues depuis la découverte de 215 corps d’enfants autochtones enfouis derrière le pensionnat de Kamloops, aucune ne me hante davantage que celle de la fournaise. 

Publié le 23 juin 2021

C’est Murray Sinclair, ancien président de la Commission de vérité et réconciliation (CVR), qui l’a racontée. Il la tenait de survivants du pensionnat. À Kamloops, quand de jeunes filles violées par des prêtres tombaient enceintes, on jetait leur bébé dans la fournaise.

Dans Behind Closed Doors : Stories from the Kamloops Indian Residential School, un recueil publié en 2001, le survivant Eddy Jules parle plutôt d’avortements. Quand les enfants entendaient la fournaise se mettre en marche alors qu’il ne faisait pas assez froid pour allumer le chauffage, ils savaient ce qui était en train de se passer. Un embryon était brûlé.

D’une manière ou d’une autre, c’est une histoire digne d’un film d’épouvante. Mais il n’y a aucune raison de penser que ce ne soit que cela, une mise en scène.

Aucune raison de ne pas y croire.

Trop longtemps, on n’a pas cru à ce que racontaient les autochtones qui ont vécu le cauchemar des pensionnats. On disait qu’il n’y avait aucune preuve, aucune documentation, pas la moindre mention dans les livres d’histoire. Ça ne pouvait donc pas être vrai.

La Commission de vérité et réconciliation a enquêté pendant six ans sur les pensionnats. Elle a entendu 6750 témoins. Elle les a écoutés pendant 1355 heures.

Mais tout ça ne comptait pas. Comme si la version des autochtones ne pouvait pas être aussi réelle, objective ou scientifique que celle de nos vieux manuels.

Ça nous prenait des preuves. Elles sont venues brutalement, sous la forme de corps d’enfants.

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Si le réveil collectif a été brutal, on ne peut pas dire qu’on n’avait pas été prévenus. Tout ce qui a été raconté depuis la découverte de Kamloops avait été raconté mille fois. Seulement, on n’avait pas voulu l’entendre.

Je me rappelle un reportage à Wemotaci, en 2013, dans le cadre des audiences de la CVR. Des survivants de pensionnats m’avaient raconté la même terreur, les mêmes humiliations, le même grand vide, creusé en eux, après des années d’assimilation forcée.

Je me rappelle un père oblat, mort aujourd’hui. Il s’appelait Jacques L’Heureux et bouillait de colère. On assistait alors au « lynchage institutionnalisé » de ses collègues, injustement ciblés, dénonçait-il avec amertume. « Il n’y a pas de vérité, pas de justice… »

Les Oblats, il faut le dire, ont été profondément meurtris par le scandale des pensionnats. « La plupart d’entre eux étaient dévoués, m’avait raconté l’historien Denys Delâge. Ils ont donné leur vie pour s’occuper des “petits sauvages”. Ils se débrouillaient avec presque rien. L’hiver, ils faisaient même des patinoires pour amuser les enfants… »

Il n’y a aucune raison de ne pas y croire.

Aucune raison de s’imaginer que tous les oblats étaient de cruels pédophiles qui passaient leurs journées à jeter des bébés naissants à la fournaise.

Peut-être que la vérité se trouve quelque part entre les deux. Entre la fournaise et la patinoire. Possible, aussi, que les deux histoires soient rigoureusement vraies. Qu’elles aient coexisté. On n’a pas à choisir celle qui fait le mieux notre affaire.

On n’a pas à choisir entre le déni et l’autoflagellation.

Mais il faut reconnaître, une fois pour toutes, que la version sombre de cet épisode – une version dans laquelle des milliers de vies autochtones ont été brisées – a longtemps été occultée de l’histoire officielle du Canada. Et du Québec.

Reconnaître qu’il nous en manque des bouts.

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On l’entend beaucoup depuis Kamloops : les colons français étaient « moins pires ». Moins sanguinaires que les colons britanniques et espagnols. Et puis, le système des pensionnats, c’était une politique fédérale. Une stratégie canadienne élaborée pour tuer l’Indien dans l’enfant ; un génocide culturel.

Mais les colons français, aussi accommodants qu’ils aient pu être avec leurs frères autochtones, restaient… des colons. Avec la mentalité que cela suppose. Convaincus de leur supériorité culturelle et spirituelle. Persuadés d’agir dans l’intérêt supérieur des enfants en les guidant vers le progrès.

Les religieux ont participé avec enthousiasme à cette grande mission civilisatrice. La population a largement admiré leur dévouement. Tout le monde était de bonne foi.

Enfin, pas tout le monde. Les pédophiles qui se sont glissés dans les rangs des congrégations religieuses ont fait des ravages considérables. Reste que la plupart des prêtres et des religieuses impliqués voulaient probablement le bien des enfants.

C’est ce qui est le plus difficile à admettre. À quel point on s’est trompé. À quel point les souffrances des autochtones ont été causées non pas par des prêtres pervers, mais par des gens dévoués, convaincus de faire le bien.

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Lundi, la Chambre des communes a adopté à l’unanimité une motion du Bloc québécois exhortant le gouvernement fédéral à financer l’identification des sites où pourraient se trouver d’autres sépultures.

Il faudra déterrer les corps pour déterrer l’histoire. Toute l’histoire. C’est la seule façon de combler le fossé qui sépare notre version de celle des peuples autochtones.

La seule façon d’en arriver à une véritable réconciliation.