François Legault est un champion de la laïcité, sauf dans un domaine : le hockey.

Publié le 15 juin 2021

La séparation de l’Église et de l’État ne s’applique pas au Canadien de Montréal, religion sportive québécoise, comme on a pu le voir dimanche.

Après avoir consulté plusieurs personnes, dont l’excellent joueur Phillip Danault, le premier ministre a confié aux journalistes avoir fait pression sur le directeur national de santé publique, Horacio Arruda, pour que plus de spectateurs soient admis au Centre Bell. L’argument : les autorités du Nevada permettent 18 000 spectateurs dans l’amphithéâtre des Golden Knights de Vegas. Pendant ce temps, le Centre Bell est limité à 2500.

Le Canadien a fait une demande officielle. Et le premier ministre nous dit qu’il en a rajouté en demandant lui-même au bon docteur Arruda.

C’était dit avec candeur, dans le style bon enfant, ou plutôt bon papa, qui a rendu M. Legault si populaire.

Entendons-nous bien : si la Santé publique pense que 10 000, ou 15 000, ou 21 000 personnes peuvent assister aux matchs, tant mieux !

Mais de deux choses, l’une : ou bien la limite de 2500 est appropriée, et alors ce qui se fait au Nevada n’est pas, mais pas du tout pertinent. Ou elle ne l’est pas, et alors il faut la changer « pour tout le monde », comme dit le premier ministre. Mais comment se fait-il que ça passe par son (notre !) intérêt pour le hockey ? Comment se fait-il qu’il fasse pression lui-même sur une division supposément « indépendante » du politique ? Et tout ça pour appuyer la demande d’une entreprise commerciale ?

Quel autre secteur d’activité au Québec peut-il jouir d’une bonne volonté politique aussi instantanée ?

Jadis, certains évêques ou cardinaux…

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On a vu le malaise du ministre de la Santé, Christian Dubé, en conférence de presse lundi. On avait l’impression qu’il répondait directement à son patron. Je paraphrase : il ne faut pas prendre exemple sur les États-Unis… Notre amour du hockey ne doit pas nous faire prendre des décisions irrationnelles…

En même temps, il annonçait la prolongation des heures d’ouverture des bars jusqu’à 2 h la nuit. C’était une demande des proprios, en marge des séries : les matchs risquent de se terminer vers minuit, ou plus tard, quand ils ont lieu à Las Vegas. On ne veut pas pousser les clients dehors au milieu de la troisième.

Il va de soi qu’un règlement ne peut pas être lié trop directement aux aléas du hockey.

Alors, hop ! On change la règle pour tout le monde, tous les jours.

Encore une fois, je suis tout à fait pour le retour raisonné à la vie normale. Ce qui me fascine, c’est que ce que demandaient des restaurateurs, des propriétaires de salles de spectacles, d’institutions culturelles, etc. n’a rien donné… et quand le Canadien débarque… Vrammmm ! On ouvre !

C’est tellement instinctif qu’on ne déguise absolument pas le procédé. Oui, quand il s’agit du Canadien, le politique peut jouer dans les décisions de la Santé publique. Il le peut tout le temps, je sais, puisqu’en fin de compte, Arruda propose et Legault dispose. Pensez à Noël, pensez aux bals des finissants, etc. Mais là, c’est officiel.

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À part le principe en cause, il y a deux problèmes, situés à des extrémités opposées.

Premièrement, la permission de traverser la frontière canado-américaine sans quarantaine n’a été accordée qu’aux équipes de la LNH. Je suis tout à fait favorable, d’autant que la situation sanitaire est bonne et que le taux de vaccination est meilleur que prévu. La LNH, par ailleurs, a montré qu’elle peut très bien gérer ses « bulles » et que les joueurs ont été très diligents.

Le hic, c’est que des centaines d’athlètes canadiens, eux, n’ont droit à aucune exemption. Même vaccinés. Plusieurs sont encore dans un processus de qualification et doivent ou veulent revenir au Canada… mais doivent « perdre » 14 jours précieux à un mois et demi des Jeux olympiques. Ça relève du fédéral, comme d’ailleurs la permission transfrontalière pour le hockey, mais on aimerait voir Québec défendre les athlètes d’ici. Ils sont tout autant capables de constituer des « bulles » entre leur maison et la piste, le gymnase ou le site de compétition.

À l’autre bout du spectre, il y a l’autre problème, beaucoup plus sérieux : cette pandémie n’est pas terminée. La Grande-Bretagne, avec un taux remarquable de vaccination, vit une nouvelle vague, une augmentation des hospitalisations et des décès. Le variant Delta est en cause : plus contagieux, plus virulent. Et il atteint surtout les gens non vaccinés, ou non complètement vaccinés.

Or, la clientèle des bars – celle qui reste jusqu’à 2 h un lundi – est comme par hasard celle qui est statistiquement la moins vaccinée.

Les réseaux sociaux ont déjà rapporté quelques scènes du week-end dans des bars qui ramènent à un peu plus de réalisme ceux qui pensent que les gens « restent assis » avec « une personne d’une autre adresse » … Hahaha ! Très drôle !

Alors j’espère que tout ceci a été savamment calculé par les algorithmes de la Santé publique, même si on a injecté un peu de « Go Habs Go » à l’équation…

Parce que ça va mieux. Ça va même bien. Mais le travail n’est pas fini.