« Fomite », c’est un drôle de mot, peu connu, peu utilisé. Il a failli s’imposer aux consciences à la faveur de la pandémie, mais il a raté son entrée dans le panthéon des découvertes lexicales comme « coronavirus », « épidémiologie » et « présentiel ».

Publié le 28 mai 2021

En virologie, les fomites, ce sont les surfaces. Comme dans contamination par surface. Vous vous souvenez quand, en mars et avril 2020, on nettoyait nos cannes de thon, nos oranges et nos boîtes de céréales parce qu’on craignait de contracter le coronavirus en touchant le contenu de nos sacs d’épicerie ?

On le faisait par crainte de contamination par fomite.

Un an plus tard, on en sait beaucoup plus sur le coronavirus et son mode de transmission. On sait, pour les gouttelettes et les aérosols. On sait qu’à l’extérieur, les risques sont moins grands de contracter le virus qu’à l’intérieur dans un endroit mal ventilé comme – je prends un exemple au hasard – une classe d’école primaire ou secondaire.

À l’époque, on ne savait pas. C’est pourquoi on changeait de bord de rue quand on s’apprêtait à croiser quelqu’un sur le trottoir. Là, en mai 2021, on le sait : les risques d’être contaminé par quelqu’un qu’on croise un quart de seconde sur le trottoir sont absolument microscopiques, pour ne pas dire inexistants.

Là, nous sommes à la veille du mois de juin 2021. On sait que les fomites ne sont pas un danger de transmission digne des plus grands efforts de lutte contre le virus. On sait que les chances de contracter le virus en manipulant une canne de thon, une poignée de porte ou un livre sont microscopiques, comparativement aux gouttelettes et aux aérosols.

On le sait.

Il faudrait le dire à l’Institut universitaire en santé mentale Douglas.

Dans un article choquant sur les conditions de vie des patients en psychiatrie paru dans Le Devoir de samedi, la journaliste Stéphanie Vallet fait la nomenclature des privations grandes et petites qui ont été imposées à ces personnes, à cause de madame Pandémie.

Lisez l’article du Devoir

Extrait de l’article du Devoir qui cite le directeur adjoint des services de santé mentale et de dépendances à l’Institut Douglas qui « veut éviter à tout prix la circulation d’objets et d’effets personnels : “On sait très bien que le virus voyage aussi à travers les objets et les surfaces”, justifie-t-il. Ainsi, les livres et les magazines ne sont pas permis… »

On lit ça et on a le réflexe d’ouvrir l’application Calendrier de notre téléphone intelligent, juste pour être sûr qu’on ne rêve pas : est-on en mai 2020 ou en mai 2021 ?

Vérification faite, mai 2021. Et non, le virus ne voyage pas à travers les objets et les surfaces au point qu’il faille interdire livres et magazines aux patients d’un hôpital. Désormais, on le sait : c’est faux.

Déjà, en janvier dernier, le magazine Nature faisait la synthèse de ce que la science savait sur la transmission par fomite. Vous irez le lire, mais je résume : c’est un risque plus que microscopique, c’est un risque qui existe théoriquement en laboratoire, mais à peu près pas dans la vie réelle. Le New York Times a relayé en avril un appel des CDC américains à se calmer le pompon sur les risques de contamination par fomite.

Lisez l’article de Nature (en anglais)
Lisez l’article du New York Times (en anglais)

Pas grave : au nom d’un risque plus que microscopique, les patients d’un grand institut en santé mentale de Montréal sont privés de lecture de livres et de magazines.

Je cherche le mot pour qualifier l’approche ésotérique incarnée par l’interdiction des livres et des magazines à l’hôpital Douglas, sous prétexte de transmission du virus par fomite…

J’hésite entre « stupide » et « très stupide ».

On parle ici d’un hôpital faisant partie du réseau de la santé du Québec, dûment affilié à un CIUSSS qui regorge sans nul doute de spécialistes en infectiologie et qui, en mai 2021, déclare sans rire à un journal qu’il ne faut pas prendre de risques avec les livres et les magazines, parce qu’« on sait très bien que le virus voyage aussi à travers les objets et les surfaces », alors que non, la science nous dit le contraire : le virus voyage assez mal là-dessus…

Y a-t-il quelqu’un au CIUSSS de l’Ouest-de-l’Île-de-Montréal qui puisse mettre un terme à la cruauté sans nom de priver des malades de livres et de magazines en ces temps de confinement hospitalier ? Quelqu’un peut-il abonner les bonnes gens de Douglas à la revue Nature ?

On ne pratique plus la saignée, en passant : on sait que c’est inutile. Paranoïer sur les fomites, c’est dans le même registre en cette fin de pandémie.