« On ne court pas juste un marathon. On court un ultramarathon pieds nus. »

Rima Elkouri Rima Elkouri
La Presse

L’image, très juste pour décrire la lutte contre la COVID-19, est celle qu’emploie souvent la Dre Joanne Liu, ex-présidente de Médecins sans frontières.

C’est aussi l’image qu’emploie l’infirmière Sarah Bachand, elle-même coureuse de fond, pour décrire ce que c’est que d’être une soignante au temps du délestage.

PHOTO FOURNIE PAR SARAH BACHAND

L'infirmière Sarah Bachand se rend au travail à la course. Elle a l'impression que le délestage est comme un ultramarathon.

Avez-vous déjà entendu parler du « Backyard Ultra » ? demande-t-elle.

C’est une forme d’ultramarathon où les participants doivent courir consécutivement 6,7 km en moins d’une heure jusqu’à l’épuisement, jusqu’à ce qu’un seul coureur reste en piste.

Sarah – dont vous pouvez lire le poignant témoignage dans la section Débats – se sent exactement comme si elle participait à ce genre de course. Chaque semaine, un autre tour de piste commence. Chaque semaine, on compte de moins en moins de participants. Plusieurs partent en congé de maladie. Certains, à bout de souffle, démissionnent.

Elle ne les blâme pas. Elle les comprend. N’empêche qu’elle a eu un choc lorsqu’elle a appris récemment que sa meilleure amie au travail, épuisée, partait. « Je me suis mise à pleurer, et elle aussi. Je me dis : là, on perd vraiment nos piliers. On parle d’infirmières qui ont une précieuse expérience… »

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Marie – prénom fictif, car elle craint des représailles – fait aussi partie de ces infirmières d’expérience qui songent à partir à cause du délestage. Elle qui s’était portée volontaire en CHSLD au printemps, elle s’est sentie craquer lorsqu’on l’a forcée à aller travailler aux soins intensifs durant la deuxième vague.

« On nous envoie à gauche, à droite, sans accompagnement, comme si on était des pions dans un jeu. »

Elle s’est d’abord dit qu’elle devait y aller. Mais son corps lui envoyait un tout autre message. « En revenant chez moi, je ne sentais plus mes jambes. »

Des images de la première vague lui sont revenues en tête. Des choses horribles dont elle craint de porter des séquelles toute sa vie. « Je me suis dit : mes jambes ne suivront pas… »

Ce qui la suivait déjà, ce sont des symptômes anxio-dépressifs, de l’insomnie, de la fatigue extrême… Comme si le traumatisme de son expérience en CHSLD avait brisé quelque chose en elle.

Pourtant, Marie est aussi une coureuse de fond, au sens propre et au sens figuré. Être infirmière, c’est sa vocation. Les ultramarathons pieds nus, elle connaît. Elle a déjà participé à des missions humanitaires de Médecins sans frontières avec la Dre Liu, en pleine épidémie.

« Mais même en Afrique, je ne me suis jamais sentie comme je me suis sentie ici. Là-bas, même dans les situations les plus difficiles, on avait toujours des gens qui prenaient soin de nous. Ici, j’étais complètement laissée à moi-même. Personne pour ventiler. Je travaillais de soir. Il y avait des familles en détresse qui m’appelaient, les rapports de décès quotidiens… J’avais déjà vu des gens mourir. Mais pas comme ça. C’était pas humain comme départ… »

Après s’être dévouée corps et âme durant la première vague, elle a eu du mal à faire reconnaître qu’elle était « assez malade » pour être en arrêt de travail et que c’était le délestage qui l’avait mise dans cet état. Comme si on considérait que sa maladie psychologique n’était pas vraiment une maladie.

Il y a des jours où elle songe à abandonner le système de santé pour aller faire de la pizza.

De la pizza, sérieux ? Oui, oui, c’est très sérieux, me dit-elle. « Question de me défouler en travaillant la pâte. Et de sauver ma peau. »

Elle me corrige toutefois au sujet de « l’abandon ». « Ce n’est pas moi qui abandonne le système. C’est le système qui nous abandonne. »

Les conditions de travail des infirmières, déjà très difficiles avant la pandémie, sont plus pénibles que jamais. « Et notre statut de femmes fait en sorte que l’on accepte beaucoup de choses que l’on ne devrait pas. On accepte jusqu’à s’en rendre malades. »

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Une histoire anecdotique ? Non. Malheureusement, des histoires comme celle de Marie sont courantes, trop courantes, me dit-on à la Fédération interprofessionnelle de la santé du Québec (FIQ). Et le fait que cela se passe en milieu de soins, à prédominance féminine, n’est pas un hasard.

En matière de santé et de sécurité du travail, les lois ont été conçues par des hommes pour des hommes. On accuse un retard historique lié à un désintérêt tout aussi historique pour certains aspects du travail. Cela fait en sorte que 90 % des lésions professionnelles reconnues le sont dans des secteurs à prédominance masculine, soulignait la semaine dernière Linda Lapointe, vice-présidente de la FIQ, dans le cadre de la commission parlementaire sur le projet de réforme de la Loi sur la santé et la sécurité du travail. Il s’agit dans la majorité des cas de lésions physiques, alors que les travailleuses de la santé souffrent surtout de lésions psychologiques. « On ne travaille pas dans des usines. On ne travaille pas dans des mines… »

Alors que la pandémie met plus que jamais les professionnelles de la santé sous haute pression, alors que le gouvernement promet des améliorations dans les soins en santé mentale, une reconnaissance des maladies psychologiques s’impose. Et il est heureux que le ministre Jean Boulet s’y montre très ouvert. Car si on veut que les soignantes, épuisées par l’ultramarathon pandémique, puissent continuer à prendre soin de nous, la moindre des choses serait de prendre soin d’elles.