Avant Noël, j’ai promis à une enseignante avec qui j’avais échangé de la recontacter après les Fêtes. J’avais en décembre une chronique en chantier sur les profs qui décrochent, dont Mélissa…

Patrick Lagacé Patrick Lagacé
La Presse

Oui, appelons-la Mélissa, qui n’est évidemment pas son vrai nom.

Si je vous dis son vrai nom, le centre de services scolaire où travaille Mélissa va la sanctionner pour avoir osé dire la vérité à un journaliste au nom du « devoir de loyauté », un gourdin disciplinaire qu’on utilise sur les profs qui pourraient avoir la mauvaise idée de dire comment ça se passe dans leurs classes.

Mélissa, donc, songe à décrocher. En fait, elle planifie son décrochage, son après-carrière de prof.

Je l’ai relancée mercredi : alors, Mélissa, tu décroches toujours ?

« Rien n’a changé, m’a-t-elle confirmé. Ce que je t’ai écrit dans ma lettre en décembre est encore valide, je pense à ma vie après le métier de prof… »

Avant Noël, Mélissa m’a envoyé une lettre où elle me racontait son quotidien de prof au primaire, ses 20 élèves, dont 13 ont besoin de services de soutien d’une forme ou d’une autre. Six élèves nouvellement arrivés au pays. C’est sa classe : sept élèves « réguliers » qui n’ont pas une difficulté quelconque.

La classe est suivie par une orthopédagogue, oui. Les besoins sont concentrés sur le français. Pour les autres matières, ce sera la semaine des quatre jeudis. Ah oui, le centre de services scolaire compte une trentaine de postes d’orthopédagogue non pourvus.

L’orthophonie pour les élèves en difficulté ? L’école de Mélissa a eu des services d’orthophonie quatre mois dans les trois dernières années.

La « lourdeur de la tâche » dont parlent les profs, c’est un peu, beaucoup ça : des classes remplies d’élèves en difficulté qui n’ont pas l’aide de professionnels à laquelle ils devraient avoir accès. Alors les profs du « régulier », comme Mélissa, font ce qu’elles peuvent, bouchent les trous, plombières de la scolarisation…

Elles font ce qu’elles peuvent dans l’horaire de 32 heures, mais elles ne travaillent bien évidemment jamais 32 heures. C’est toujours plus que 32 heures. Les corrections, la préparation, les communications avec les parents…

Ce n’est jamais, jamais, jamais 32 heures.

« Les parents n’ont AUCUNE idée de la composition de ma classe, m’avait écrit Mélissa. Ni du manque de ressources. En parler publiquement serait faillir à mon devoir de loyauté envers mon employeur. Je me demande bien pourquoi ce devoir n’est pas envers les élèves…

— Tu vas aller faire quoi ?

— Je sais pas, mais je regarde. J’ai 13 ans d’expérience. Mes collègues me disent que c’est le temps de partir… »

Mélissa ne sait pas ce qu’elle va faire, mais elle sait qu’elle ne peut plus faire ça, enseigner. Elle est tannée de la fatigue perpétuelle, chronique. De l’impression de ne jamais en faire assez.

Quand nous avons discuté, cette semaine, elle m’a demandé :

« As-tu su pour monsieur Jason ?

— Monsieur qui ?

— Monsieur Jason, un enseignant très actif sur l’internet. Il vient d’annoncer sa démission… »

Je suis allé fouiller sur le site de ce monsieur Jason (1) : jeune enseignant, capsules sur son métier sur Facebook, créateur de capsules pédagogiques, plus de 7000 abonnés sur Instagram, présences sur le site scolaire de Télé-Québec…

Et cette semaine, le jeune homme a annoncé sa démission sur son site web. À boutte. Titre de son billet-démission : « J’ai quitté la classe ».

Je cite le début de son billet : « Je quitte la classe parce que je suis tanné de choisir quel élève en difficulté aura droit à de l’orthopédagogie. Je quitte la classe parce que je suis tanné de voir la détresse dans les yeux de certains enfants qui n’ont pas de services par manque de budgets ou de personnel. Je quitte la classe parce que je suis tanné de voir dans les yeux des gens en dehors du système le manque de considération de mon opinion professionnelle… »

Et : « Je quitte la classe parce que j’aime enseigner, mais pas toutes les autres tâches connexes… »

Et : « Je quitte la classe parce que ma santé mentale en dépendait. »

J’avais commencé à écrire cette chronique quand Mélissa m’a envoyé la capture d’écran d’un message reçu d’une amie et collègue enseignante. C’est fini, annonçait cette prof à sa gang de filles : « Je viens de démissionner… Je me sens triste, relaxe et contente à la fois. »

Rien de ce que je vous raconte ci-haut n’est nouveau. Depuis quelques années, j’écoute les profs me parler de leur métier, à la faveur de chroniques ponctuelles sur l’importance de l’école dans la société. Les griefs de madame Mélissa et de monsieur Jason, je les ai entendus — et relayés — de cent façons, sous forme de soupirs épuisés…

Et la pandémie n’a fait qu’ajouter à la lourdeur des défis qui épuisent tant de profs, épuisement qui crée chez eux un taux de décrochage effarant.

Il y a un débat, ces jours-ci, sur l’annulation possible de la semaine de relâche, cette année. Annuler la semaine de relâche permettrait de « rattraper » des savoirs qui n’ont pas pu être communiqués en cette année de bouleversements dans nos classes.

Je dis que c’est une très bonne idée d’annuler la semaine de relâche 2021… si on veut convaincre encore plus de profs de quitter le métier.