À La Presse, on appelle ça le « cannage de Noël ». Ce sont des textes intemporels qu’on écrit à l’avance et qu’on garde en réserve pour le temps des Fêtes, quand la salle de rédaction est pratiquement déserte et qu’une poignée de vaillants soldats de l’info gardent la maison.

Isabelle Hachey Isabelle Hachey
La Presse

En prévision de ce 24 décembre pandémique, donc, mon chef m’a demandé de lui mettre une histoire de Noël en boîte. « Une histoire qui fait du bien », a-t-il cru bon de préciser. Après l’année calamiteuse qu’on a vécue, nos lecteurs en ont vraiment besoin.

« OK, chef. Pas de trouble.

– Sûre ? Je peux compter sur toi ?

– Oui, oui. Je vais le faire, t’inquiète. »

Hum. Je veux bien, moi, mais où trouver des histoires qui réchauffent le cœur ? Vous en avez vu passer beaucoup, vous, en 2020 ? Moi non plus.

J’ai pensé aux chats de Foglia. Qui n’a pas envie d’avoir de leurs nouvelles ? Prête à tout pour défendre le droit sacré du public à l’information, j’ai promis à leur propriétaire de me teindre en rousse pour l’interviewer.

Il ne s’est pas laissé berner aussi facilement.

J’ai texté Lagacé. T’as pas une histoire de Noël dans ta besace de sujets toujours pleine à craquer ? Il m’a parlé de 25 vieilles dames qui habitent une résidence privée pour aînés de Montréal. En zone rouge. En 2020.

Exactement ce qu’il me fallait. Merci, Pat !

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Je sais, vous imaginez déjà l’hécatombe. Je ne vous ferai pas ça. Promis, cette histoire-là finit bien. Les vieilles dames en question ne sont pas à l’hôpital, encore moins à la morgue. Elles ne s’ennuient pas à mourir, cloîtrées dans leur condo-prison.

Elles tricotent.

Une maille à l’endroit, une maille à l’envers. Elles tricotent des chaussettes, des tuques, des mitaines, des cache-cou, des couvertures. Elles tricotent tous les jours.

La doyenne s’appelle Claire Brault. Sa spécialité, c’est les chaussettes. Une paire par jour. Une vraie machine à tricoter. C’est sa grande sœur qui lui a appris, dans leur logement de Villeray. « Je devais avoir 6 ou 7 ans… »

Elle en a 95, aujourd’hui.

PHOTO MARTIN CHAMBERLAND, LA PRESSE

Lucette Morin, Claire Brault et Ginette Roy, résidantes de la Maison Ora, dans le quartier Ahuntsic, tricotent au profit d’enfants de la DPJ.

Elle tricote pour des enfants de l’âge qu’elle avait lorsqu’elle a appris à manier les aiguilles. Une maille à l’endroit, une maille à l’envers. Des enfants de la DPJ. « Je me mets à leur place, ils doivent avoir froid aux pieds, par bouts… »

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L’histoire commence, donc, quand Lucette Morin, ancienne directrice d’école de 77 ans, emménage à la Maison Ora, une résidence du quartier Ahuntsic.

C’était au printemps 2019. Dès son arrivée, Lucette Morin s’est mise en tête de créer un club de tricot au sein de la résidence de 409 appartements. Mais pas un club ordinaire.

Les tricots seraient vendus et les profits, versés à un centre jeunesse d’Hochelaga-Maisonneuve. Les tricots restants seraient remis aux enfants du centre.

« Lucette m’a demandé si je savais tricoter, raconte Claire Brault. J’ai répondu que oui, mais que je faisais seulement des bas. Ça faisait son affaire ; elle en avait besoin ! »

[Lucette] nous a bien vendu le projet. Ça faisait une vingtaine d’années que je n’avais pas tricoté, mais c’est comme la bicyclette, ça ne se perd pas !

Ginette Roy

Les tricoteuses se réunissaient toutes les semaines. Une maille à l’endroit, une maille à l’envers. Au marché de Noël 2019, organisé dans la résidence, elles ont récolté 4500 $.

Puis est arrivée la pandémie.

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Les tricoteuses ont eu de la chance ; le coronavirus ne s’est pas immiscé à la Maison Ora. Mais elles ont subi le confinement à la dure, comme tous les aînés en résidence du Québec.

« La pandémie nous est rentrée dedans », admet Lucette Morin. Au pire de la crise, au printemps, tout regroupement était interdit. Peu à peu, les tricoteuses ont recommencé à se voir, mais en groupes réduits. « Six par local, à deux mètres les unes des autres. Une dame avait son ruban à mesurer… »

Elles ont continué à tricoter pour les enfants. Mais aussi pour elles. Pour ne pas sombrer.

Une maille à l’endroit, une maille à l’envers.

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En octobre, les tricoteuses ont organisé un marché, limité aux résidants de la Maison Ora. Elles ont récolté 2300 $. L’argent a permis d’acheter des cadeaux aux enfants et des cartes d’épicerie prépayées à leurs parents.

Les tricots invendus ont été remis aux enfants en protection qui ont tendance, comme tous les enfants, à perdre leurs chapeaux et leurs mitaines, dit Hélène Savard, chef de service au CIUSSS de l’Est-de-l’Île-de-Montréal.

Ce qui est beau dans le projet des tricoteuses, c’est que le savoir des personnes âgées est mis au profit de jeunes enfants en situation précaire. C’est beau, cette transmission générationnelle.

Hélène Savard, chef de service au CIUSSS de l’Est-de-l’Île-de-Montréal

Mais si cette histoire nous paraît si extraordinaire, c’est surtout parce qu’elle est… ordinaire. Sans revirement dramatique, je veux dire. Ça fait du bien, au terme d’une année où on a entendu les pires histoires d’horreur sortir des résidences frappées par la pandémie.

Une année cauchemardesque pour tout le monde, mais surtout pour les personnes âgées. Ce sont elles que ce virus tue en masse. Elles qui ont été enfermées pendant des mois. Elles encore qu’on a trop souvent traitées comme des pestiférées. Ou des enfants.

L’histoire des tricoteuses prouve que 2020 n’aura pas été que ça. « On le voit, elles sont fières, dit Luisa Lopez, directrice des loisirs de la Maison Ora. Elles ont le sentiment de faire quelque chose de bien, ensemble. »

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Les tricoteuses ne savent pas pour qui elles tricotent. Les dossiers de la DPJ sont confidentiels. « On fait des tuques et des mitaines pour différents âges, dit Ginette Roy. Quand on tricote, on se fait une image mentale des enfants. Ils ont vécu le confinement, comme nous, peut-être pire que nous. Alors, si un doudou peut les réchauffer un peu… »

Mais l’important, admet-elle, ce ne sont pas les tricots. « C’est de leur faire savoir que des gens pensent à eux. »