« J’apprécie tout ce que tu fais pour moi. »

Rima Elkouri
Rima Elkouri La Presse

« Salut, mon cher, je pense à toi. »

« Tu me manques, mon grand. »

Au cours du procès de Harvey Weinstein, qui s’ouvrait à New York cette semaine, des messages de ce genre envoyés au producteur déchu par ses accusatrices seront utilisés pour discréditer leur parole.

PHOTO CARLO ALLEGRI, REUTERS

Le producteur américain déchu Harvey Weinstein, en marge de son procès à New York, vendredi

À l’ère de #metoo, le procédé est bien connu : accuser l’accusatrice. Faire son procès. Miner sa crédibilité. Montrer qu’elle l’a voulu, qu’elle l’a cherché. Pour finalement en conclure que la vraie victime, c’est l’accusé.

Dans une entrevue diffusée par le réseau ABC à la veille du procès, l’avocate de Harvey Weinstein, Donna Rotunno, ne cachait pas son intention d’utiliser cette stratégie pour convaincre les jurés de l’innocence de son client. Des messages amicaux ou « romantiques » envoyés à Weinstein par ses accusatrices pourraient amener une « personne raisonnable » à croire que les allégations sont non fondées, disait-elle. Car si la conduite de Weinstein avait été aussi épouvantable que le décrivent les plaignantes, pourquoi, après les gestes qu’elles lui reprochent, lui avoir envoyé de doux messages ?

En entrevue avec le magazine Vanity Fair, l’avocate allait encore plus loin dans sa tentative de réécrire du tout au tout le scénario récurrent décrit par quelque 80 femmes qui ont accusé le producteur hollywoodien de harcèlement ou d’agression sexuelle. Ce n’est pas l’histoire d’un homme puissant qui pouvait avoir tout ce qu’il voulait et employait tous les moyens pour y arriver, croit-elle. C’est le scénario inverse. « Je regarde Harvey Weinstein et je dis : Harvey Weinstein était le gars qui détenait les clés du château dans lequel tout le monde voulait entrer. Et ce que les gens faisaient, c’est qu’ils l’utilisaient, et l’utilisaient, et l’utilisaient, et l’utilisaient. »

En d’autres mots, selon l’avocate, celles qui se disent victimes du producteur prédateur sont finalement elles-mêmes des prédatrices. Et la vraie victime, c’est Harvey Weinstein !

En France, l’écrivain pédophile Gabriel Matzneff, qui fait l’objet d’une vive polémique et d’une enquête judiciaire depuis qu’une de ses victimes, Vanessa Springora, a publié sa version des faits dans un récit littéraire (Le consentement, Grasset), a utilisé la même stratégie de victimisation. « Elle trace de moi un portrait dénigreur, hostile, viré au noir, destiné à me nuire, à me détruire ; […] elle tente de faire de moi un pervers, un manipulateur, un prédateur, un salaud », a écrit Matzneff au sujet de Vanessa Springora dans une tribune publiée dans L’Express. Il accuse son accusatrice de le précipiter dans le même « chaudron maudit » où furent jetés ces derniers temps Woody Allen et Roman Polanski. Comme « preuve » de son innocence, il a brandi une lettre d’amour et d’adieu que sa victime lui aurait écrite à 15 ans. Façon de dire : je ne suis pas un prédateur, mais une pauvre victime. Regardez combien cette femme qui aujourd’hui me poignarde m’aimait.

Comme le soulignait Vanessa Springora, tout cela tient bien sûr de la manipulation. « Il a toujours suscité des lettres de jeunes adolescentes pour les avoir comme preuves, plus tard », disait-elle dans Le Parisien.

Croire que de telles lettres ou de tels messages prouvent que Weinstein ou Matzneff n’ont rien à se reprocher et que leurs victimes étaient consentantes, c’est bien mal comprendre les mécanismes de la prédation sexuelle. C’est fermer les yeux sur les abus de pouvoir, les procédés de manipulation qui sous-tendent la prédation et la difficulté de se défaire d’une telle emprise. C’est oublier aussi que le consentement n’est possible que s’il s’agit d’un choix libre et éclairé. S’il est donné dans un contexte d’abus de confiance, d’abus de pouvoir ou de détournement de mineur, le consentement ne tient pas.

Encore aujourd’hui, bien des gens croient à tort qu’une « vraie » victime de viol est nécessairement une femme qui se débat, part en courant après son agression et dénonce immédiatement la chose à la police.

Or, comme les agresseurs sont souvent bien connus de leur victime et comme les victimes vivent souvent dans la honte, la plupart du temps, cela ne se passe pas exactement comme ça. Comme le soulignent des experts qui travaillent auprès de survivantes de violences sexuelles, il n’est ni rare ni anormal que des femmes communiquent avec leur agresseur après avoir vécu une expérience traumatique qu’elles tentent de normaliser. Cela n’est en aucun cas une preuve qu’il ne s’est rien passé.

« Ce que les agresseurs et les personnes qui les protègent ne veulent pas que vous sachiez, c’est qu’il s’agit d’une réaction courante à un rapport de pouvoir très abusif », expliquaient jeudi dans une tribune du magazine Newsweek deux expertes en psychiatrie. Qu’une victime envoie un courriel amical à l’homme qui l’a agressée ne prouve en rien que l’agression n’a jamais eu lieu. C’est le syndrome de Stockholm. Comme un otage qui développe de l’empathie pour ses geôliers afin de survivre, une femme peut entretenir un lien avec son agresseur. « Ce n’est pas une amitié, du mentorat, ou même une relation. Beaucoup de femmes victimes d’agressions sexuelles appellent cela simplement de la survie. »

Il serait bien ironique que leur crédibilité comme accusatrices ne survive pas à ce mécanisme de survie.