(L’Île-Perrot) Ce matin, je vous raconte un village qui n’a presque pas été évacué. Un village où seulement 90 maisons sont dans la flotte. Mais un village où toutes les grosses questions se posent, où toutes les grosses questions sont suspendues à la corde à linge nationale et nous dégouttent dessus…

Yves Boisvert Yves Boisvert
La Presse

Ploc, ploc…

Des questions pour des dizaines de petites municipalités. Mais au fond, des questions pour tout le Québec.

On a tous un peu d’eau dans la cave ce matin, mesdames et messieurs.

Quel genre de questions ?

La très évidente, la dramatique, l’intime : vous me donnez combien pour mon bungalow, inondé deux fois en trois ans ?

Et la deuxième, dont on parle moins : une fois qu’on a rasé un quartier et déménagé les sinistrés (mettons), on dit quoi au conseil municipal qui vient de perdre 10 % de ses revenus ? On ferme ?

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Si vous êtes une goutte d’eau et que vous descendez l’Outaouais sans trop faire attention, vous avez de maudites bonnes chances de foncer dans « Terrasse-Vaudreuil ».

Bong !

Terrasse-Vaudreuil est un petit village de même pas 2000 âmes dans la partie nord de l’île Perrot (où vivent en tout 40 000 personnes). C’est une partie de l’île où l’on a rogné sur la forêt dans les années 50 et 60 pour construire des bungalows. Un peu chalets, un peu résidences principales.

Sur la 10e Avenue, il y a Roselyne et Annie, qui prennent un peu de soleil sur leur balcon. Leur maison est une sorte d’île flottante d’où sortent toutes sortes de tuyaux pour évacuer l’eau.

Elles ont acheté leur petite maison de rêve en 2003. Annie a planté un sapin « Fat Albert » en arrivant. Albert, c’est le nom de son père chéri. Il était mort l’année d’avant.

Annie a fait des moulures en pin dans la maison. Elles ont mis des pierres plates derrière la maison. Tout autour, il y a des graminées, des potentilles, des lys, des hibiscus, des hydrangées… Ben, du moins, il y en avait.

« En 2017, on a perdu des plantes qu’on avait plantées, et on en a eu qu’on n’avait pas plantées… »

Parce que oui, elles aussi, ça fait deux fois en trois ans, dans cet endroit où personne ne se souvenait d’une inondation digne de ce nom.

Elles sont mieux équipées : trois pompes, fenêtres barricadées, plastiques… Et même une barque pour aller chercher les visiteurs bloqués par l’eau chez le voisin.

Elles sont préparées, averties, avisées, habiles de leurs mains. Mais elles en ont marre.

« On en a mis, de l’amour, ici. Mais là, donne-moi 200 000 $, je sacre mon camp ! » dit Annie.

Sauf que les règles ne sont pas très claires encore. Qu’est-ce qui est couvert exactement par le programme ? Qui peut toucher le montant maximum ? Et même si elles n’ont pas payé la maison une fortune (la municipalité l’évalue à 250 000 $), c’est un peu leur caisse de retraite… On va où avec 200 000 $ dans la région de Montréal ?

« En même temps, je pense aux gens de Sainte-Marthe, ils l’ont reçu en pleine gueule… Un moment donné, va falloir se rendre à l’évidence, c’est pas notre place ici, les deux pattes… »

On voit des poissons dans la 10e Avenue, les bernaches, les canards se ramènent…

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Un peu plus haut dans la rue, Mme Marilyn Basilières habite la dernière maison léchée par la crue. Son fils dans la quarantaine s’affaire à installer des pompes, tuyaux… Il est venu de Toronto, a laissé de côté son job dans la construction. Comme en 2017.

« Ah non, je ne veux pas partir, j’adore le lac, les voisins sont formidables. »

Le fils se retourne du fond du garage et m’interpelle : « Dites-lui de partir, SVP, moi, elle ne m’écoute pas ! »

– Vous étiez venu combien de jours de Toronto en 2017 ?

– Une semaine, dit le fils.

– C’était quatre jours, précise la mère.

– Ah ! Wow ! Ben oui, c’est ça maman, quatre jours ! F**k ! »

La tension monte avec la crue, 10e Avenue…

9e Avenue, un propriétaire inondé a jeté sur son terrain sa pancarte à vendre, devenue dérisoire.

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Dans plein de villages au Québec, il y a des gens comme Michel Bourdeau, maire de Terrasse-Vaudreuil. Il organise les mesures d’urgence, a un gros dossier avec le nom de tous les sinistrés, s’assure que des repas chauds soient livrés à chacun d’eux – la Ferme Quinn, une institution de l’île, offre ses services. Les pompiers viennent livrer tout ça.

Je le trouve à son bureau, en ce dimanche après-midi. Sa collègue Danie Deschênes, mairesse de Notre-Dame-de-l’Île-Perrot, la municipalité voisine, est venue lui remonter le moral.

Il a la « chance » d’être au sec et d’avoir un employeur compréhensif, une société pharmaceutique : il peut s’absenter de son travail aussi longtemps que nécessaire. À ses frais, bien sûr…

« On doit savoir qui est à risque dans chaque rue. Qui a des problèmes cardiaques. Qui est obèse et ne peut pas évacuer. Nos camions de pompiers ne passent plus dans l’eau, si ça empire, il y a un monsieur qu’on va aller chercher avec le gros “loader”… »

— Michel Bourdeau, maire de Terrasse-Vaudreuil

Une dame de 97 ans, aveugle, a dû être évacuée. Elle est prise en charge par la Croix-Rouge. Sauf que l’entente entre le ministère de la Sécurité publique et la Croix-Rouge n’a pas été signée en 2019 – en 2017, tout était réglé directement entre la Croix-Rouge et le Ministère. Si bien que les hébergements doivent être renouvelés toutes les 72 heures, les frais avancés par la Ville… Enfin, ce genre de tracasseries qui prennent des proportions énormes dans un bled aussi petit.

« On a 90 maisons sinistrées. Ça ne paraît pas beaucoup. Mais disons que toutes seraient détruites. Mettons une moyenne de taxes de 3000 $. Ça fait 270 000 $ de moins de nos revenus. Le budget total de la Ville, c’est 2,5 millions. Qui va compenser ? On a besoin de ces revenus-là. »

Plusieurs petites municipalités sont dans la même situation budgétaire critique.

« Oui, il y a eu un laisser-aller dans les villes, reconnaît la mairesse Deschênes. On hérite de vieilles pratiques. Chez nous, la berge rapetisse chaque année… Bientôt, ça va être la rue du bord de l’eau. Nos infrastructures… »

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En ce dimanche ensoleillé, je laisse le maire Bourdeau avec plein de questions dans les bottes et pas tellement de réponses. Il vit ici depuis 50 ans. Jamais il n’avait vu ça, même si les anciens parlent de crues passées… Et là, deux fois en trois ans ? Pourquoi ? On fait quoi, maintenant ?

Des questions qui le hantent. Mais il y a plus pressant.

« Excusez-moi, j’ai une réunion du conseil municipal, il faut renouveler les mesures d’urgence… »