Garbage Beauty

Quatre hommes armés de marqueurs et de beaucoup d'esprit écument les rues de... (Photo Christian Blais/URBANIA)

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Anne-Laure Naumowicz / URBANIA

Quatre hommes armés de marqueurs et de beaucoup d'esprit écument les rues de Montréal à l'affût de sofas, télés et autres meubles abandonnés pour leur donner la parole et les couvrir de messages qui feraient sourire le plus indifférent des passants.

Une vieille commode a d'écrit derrière elle «Ne parlez pas dans mon dos». Une armoire à glace annonce être «un simple reflet d'elle-même», le mot reflet se réfléchissant dans le miroir, et une télé s'étonne de finir à la rue: «Pourtant, le courant passait bien...» Les gens s'arrêtent, admirent, sourient, et repartent même parfois avec l'objet. De plus en plus de fans guettent pour voir si «les gars qui font ça» vont passer, histoire de récupérer pour chez eux les morceaux qui passent ainsi du statut d'ordures à celui d'oeuvres d'art. Tant mieux, car c'est aussi ça, l'idée de Garbage Beauty: faire réfléchir les gens sur la surconsommation. «Si quelqu'un ramasse un de ces meubles au lieu d'acheter du Ikea flambant neuf, on est ravis!»

Garnements de la plume

Quand ils étaient ados, c'est-à-dire il n'y a pas très longtemps, Olivier, Vincent, Étienne et Romain passaient beaucoup de temps en classe à gribouiller dans leurs cahiers, à dessiner sur les tables, à laver les tables. Ils traînaient déjà dans les rues à la recherche de beaux murs blancs à couvrir de graffitis. Quelques tours à la case prison ont été nécessaires pour réajuster leur orientation et trouver la bonne école pour eux: celle de la calligraphie.

C'est là qu'ils se sont transformés en psychopathes de la courbe, en obsédés de pleins et de déliés, passant parfois jusqu'à 10 heures par jour à travailler des types d'écriture très techniques, comme l'anglaise, qui est leur raison de vivre. On exagère à peine.

Pour réaliser des onciales (ces belles lettrines de pierre tombale) et des nuances d'épaisseurs, ça prend plus qu'un stylo bille: leur truc à eux, ce sont les beaux marqueurs qu'ils collectionnent et chérissent. Sharpie Paint, Posca, Molotow, On The Run... Leurs joujoux sont fabriqués au Japon pour la plupart. Ils les achètent dans des boutiques spécialisées, sur le Web ou à New York, entre 10 et 100 dollars. Et selon eux, «y a rien comme la première fois avec un beau marqueur tout neuf».

Le fond et la font

Pour eux, la calligraphie est presque un art martial. À la limite de la méditation, c'est un délire clairement individuel; pourtant, c'est l'esprit de compétition qui les stimule plus que tout. Une fois en mission, ils jugent du niveau de chacun et la pression monte: chaque pièce doit être une coche au-dessus de la précédente. Ils se souviennent du jour où l'un d'eux est arrivé avec une gothique impeccable: «OK, donc toi, t'es le gars de gothique, et c'est là que tu places la barre?» Le défi était lancé: réaliser une gothique plus que parfaite.

Mais si la forme est essentielle, elle ne serait rien sans le fond. Ils ne se contentent pas d'écrire leur nom - ils pensent même à arrêter de signer leurs pièces pour préserver un peu de mystère. Ils jouent avec le contexte, avec l'objet, avec leur humeur, et ils en font des messages surprenants.

Un pied dans la rue, l'autre sur Instagram

Vu qu'ils travaillent autant en français qu'en anglais, leur concept s'exporte. Ils ont déjà «fait parler» des meubles à Paris, Toronto et New York. Les réseaux sociaux se chargent du reste de la planète. Ainsi, même si leurs oeuvres sont éphémères, leurs photos restent et circulent partout dans le monde, grâce notamment à Instagram. Ils ont même des followers au Brésil. Parfois, ils prennent le risque de ne pas prendre de photo: ils comptent sur le public pour le faire. Et ça marche. Même si c'est trois mois plus tard, les clichés réapparaissent.

Rien ne se perd, presque plus.

C'est la magie du #garbagebeauty.




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