À la gloire du chanvre

Spécialiste, cultivateur et vendeur de chanvre à grande échelle, le Suisse... (Illustration Marie-Claude Lepiez (mclepiez.com))

Agrandir

Illustration Marie-Claude Lepiez (mclepiez.com)

Partage

Partager par courriel
Taille de police
Imprimer la page
Mélissa Nahory / URBANIA

Spécialiste, cultivateur et vendeur de chanvre à grande échelle, le Suisse Bernard Rappaz menait une business dont ont profité compagnies pharmaceutiques, coffee shops hollandais, pushers helvètes et petits consommateurs de la région. C'est lorsqu'il se fait arrêter que ce paysan hippie sur les bords commence véritablement à se faire connaître... et à soulever les passions. Pour le meilleur et pour le pire.

Novembre 2001, Suisse, canton du Valais. Au cours d'une perquisition chez Valchanvre, qui commercialise des produits dérivés du cannabis, la police trouve plus de 52 tonnes de chanvre stockées et prêtes à être distribuées. Il ne faudra pas moins de 7 camions-bennes pour tout sortir et 150 policiers pour effectuer cette opération. L'homme responsable de cette quantité impressionnante de marie-jeanne, l'agriculteur Bernard Rappaz, est mis sous les verrous, mais on n'allait pas l'oublier pour autant.

Rien comme tout le monde

Bernard Rappaz naît le 18 février 1953 dans une famille de vignerons valaisans, dans les Alpes suisses. Ses parents, Dora et Raoul, comptent sur leur fils pour reprendre le domaine familial. Son chemin semble tracé et il part en Bourgogne étudier l'oenologie. Mais au final, Bernard résiste : il voit l'alcool comme «une drogue dure légale qui tue». Un paysan de saxon raconte: «Il détestait l'alcool et ceux qui en abusaient. Je l'ai vu renvoyer un jeune homme ivre qui travaillait pour lui sur un stand où il vendait ses produits.» C'est décidé, le jeune homme un brin hippie ne fera jamais de vin.

Non. Ce marginal cultivera plutôt le chanvre. Et voilà posée la pierre d'assise d'une longue série de conflits avec les gens de son canton d'origine, terre viticole ancestrale qui n'apprécie pas qu'on aille contre ses intérêts économiques.

Marginal? Certes. Bernard ne fait rien comme tout le monde. Il commence par refuser de faire son service militaire. C'est un objecteur de conscience, ce qui n'est pas monnaie courante à l'époque, en Suisse. De plus, dès le début des années 1970, c'est un précurseur des énergies renouvelables: il installe une éolienne et des panneaux solaires dans le jardin de sa ferme, alors que le gouvernement le lui a formellement interdit, et il s'oppose aux autorités en protégeant ses nouvelles acquisitions que le canton veut faire détruire. Il est également le premier à refuser l'emploi de pesticides pour ses cultures et à proposer des produits biologiques, ce qui ne s'est encore jamais vu. Ses idées trop avant-gardistes lui valent l'étiquette de «zinzin» du coin. (Quelques années après ces divers épisodes, la Suisse lui présente d'ailleurs ses excuses et décide de subventionner les énergies renouvelables ainsi que de promouvoir l'agriculture biologique.)

Mais pourquoi ce fils de vignerons, pourtant destiné à suivre la voie de ses aïeux, a-t-il abandonné Bacchus au profit de Jah? Pour des raisons idéologiques et parce que le chanvre est bien connu pour ses multiples vertus médicinales. Selon Rappaz, le chanvre est une plante injustement oubliée et il veut lui redonner ses lettres de noblesse. Mais ce faisant, il est devenu le défenseur de cette plante et un fervent militant de la cause de la dépénalisation du cannabis, puis son «martyr», comme la suite allait le démontrer.

L'herbe de tous les possibles

Dès 1971, au retour d'un séjour à Amsterdam, Bernard commence à faire pousser du cannabis à titre personnel. Mais lorsqu'il démarre sa culture de façon officielle deux ans plus tard, c'est avec la bénédiction de la Confédération helvétique (le nom officiel de la Suisse), qui le subventionne pour fabriquer de la tisane de chanvre. Rappaz est encore un amateur et produit du chanvre à petite échelle.

Mais en vingt ans, le chanvrier se fait la main et ses ambitions ne cessent de grandir. Il se passionne pour la plante, toutes les possibilités qu'elle offre et toutes les vertus qu'elle possède. Enthousiaste, il étudie comment sélectionner les meilleures variétés, part en Hollande apprendre les techniques de pointe et commence à créer des espèces typiquement suisses: Walliser Queen, Alpes King ou encore la Reine Valais. La qualité qu'il obtient est nouvelle, son nom circule, ses plantes sont considérées comme les meilleures d'Europe, voire du monde.

En 1995, il crée la société Valchanvre. C'est dans l'air du temps: on assiste à cette époque à une certaine tolérance aux drogues dites douces, le symbole de la feuille de marijuana est à la mode et plusieurs agriculteurs de la région se laissent séduire, comme Rappaz 25 ans plus tôt, par le potentiel commercial du pot. Valchanvre élabore, manufacture et distribue une large gamme d'articles dérivés du cannabis: produits alimentaires, cosmétiques et médicinaux, Rappaz fabrique plus de 50 articles à base de chanvre. Qui plus est, son rêve de décriminalisation botanique est en voie de se réaliser: la Confédération parle sérieusement de légaliser le cannabis, y compris à but récréatif, et 23 cantons suisses sur 26 sont favorables à la légalisation. Voilà qui ouvre la porte à un immense marché très rémunérateur...

Le virage et le naufrage

Mais ce qui s'annonçait comme la meilleure affaire de tous les temps pour Bernard Rappaz se transforme en cauchemar. Il est victime des fluctuations de la politique suisse en matière de stupéfiants : après avoir presque libéralisé le chanvre, la Confédération a finalement effectué un virage à 180° et choisi de développer une attitude répressive à l'égard du cannabis. Or, Rappaz, qui avait peut-être un peu trop cru en ses chances, possédait plus de 20 hectares de chanvre... Comme on peut facilement le deviner, il ne faisait pas uniquement de la tisane et des huiles essentielles.

Il est donc arrêté une première fois en 1996 pour avoir écoulé des coussins thérapeutiques remplis de cannabis. Plus tard, le tribunal fédéral l'accuse d'avoir produit et vendu entre 1997 et 2001 plus de 1800 kilos de résine de cannabis (haschich) et d'avoir vendu 3,7 tonnes de chanvre pour des valeurs excédant les 4 millions de francs suisses (un peu plus de 4 millions de dollars canadiens).

Rappaz ne comprend pas cet acharnement contre le cannabis, dont la dangerosité se situe, selon lui, «entre le thé et le café», alors que celle du tabac et de l'alcool se situerait «entre la cocaïne et l'héroïne». D'après lui, la Suisse fait une gigantesque méprise: «Une société réfléchie doit intégrer ce pauvre chanvre innocent», lance-t-il. L'agriculteur se dit le bouc émissaire de la guerre antidrogues dans son pays. Sur le territoire suisse, Rappaz devient l'emblème d'un combat que la plupart qualifient de farfelu. Mais lui est convaincu: quand il apparaît à la télé, c'est rarement sans un pétard aux lèvres.

En 2001, à la suite de la spectaculaire saisie dont Valchanvre fait l'objet, il entame sa première grève de la faim, qui durera 72 jours, pour protester contre son arrestation pour possession et commerce de stupéfiants. L'opinion publique est alertée. De nombreux groupes de soutien voient le jour pour aider et sauver Rappaz. Celui-ci promet d'arrêter ses activités et de ne plus jamais cultiver de chanvre. Alors que l'instruction suit son cours, il décide cependant de poursuivre ses cultures. En 2006, la police décide d'aller vérifier les activités de l'agriculteur et, ô surprise... ils constatent que Rappaz continue son business à grande échelle. Grosse saisie, prise deux.

Martyr ou trafiquant de drogue?

La question est légitime. Il faut en effet savoir que les accusations contre Rappaz ne se limitent pas aux stupéfiants: ce margoulin est également inculpé pour divers délits qui se sont produits entre 2002 et 2006. Blanchiment d'argent, opposition aux actes de l'autorité, récupération de certains biens confisqués par les forces de l'ordre, violation grave de la loi sur la sécurité routière, multiples fraudes aux assurances sociales... Sans parler d'un hold-up à la Banque cantonale de Saxon au cours duquel il a dérobé l'équivalent de 182 900 dollars et pour lequel il est resté à l'ombre pendant 40 mois.

L'image du simple agriculteur baba cool bascule vers celle de criminel de haut calibre. Dès lors, les journaux s'en donnent à coeur joie sur le personnage, et Rappaz devient «l'agriculteur» le plus connu et le plus médiatisé du pays. «Là est toute son ambiguïté, analyse le sociologue Gabriel Bender. Il se bat à la fois pour un intérêt collectif, la légalisation du cannabis, et pour un intérêt personnel, vendre sa production de chanvre. C'est en quelque sorte un idéaliste pas désintéressé.»

En novembre 2008, la condamnation tombe, et elle est de taille: 5 ans et 8 mois de prison. Il entame alors une seconde grève de la faim, qui lui vaut une interruption de peine provisoire. Il déclenche encore et toujours les passions. Toutefois, la peine sera confirmée et Rappaz est emprisonné en 2010. Rien pour l'empêcher de commencer son troisième jeûne de protestation.

«Bernard a un caractère difficile, c'est à la fois un visionnaire idéaliste et un opportuniste égocentrique», explique Maggie Loretan, son ex-femme. Et qui dit personnalité polarisée dit... opinion polarisée: le public est las depuis déjà longtemps des frasques du chanvrier. Quand sa santé très altérée par sa grève de la faim n'émeut pas la population, elle l'énerve. Doit-on sauver et libérer Rappaz ou le laisser mourir? Débats entre amis au bistrot, débat également dans les assemblées politiques. «Bernard Rappaz ira jusqu'au bout de son combat, même si ça ne plaît pas. Il ne veut pas mourir, mais est déterminé à payer de sa vie», déclare le médecin genevois Jean-Charles Rielle. Dans son canton d'origine, toutefois, les habitants sont unanimes sur le sort du trublion: qu'il crève! «En Valais, personne ne souhaite réellement sa mort, nuance le sociologue Gabriel Bender. Mais la population en a marre, on ne veut plus en entendre parler.» Rappaz décide finalement de se réalimenter en attendant l'issue de ses recours.

Le 10 juillet dernier, malgré ses grèves de la faim et de nombreuses polémiques, Rappaz n'a pas perdu son sens de la provocation: il se présente accoutré d'un t-shirt orné d'une feuille de chanvre pour venir écouter son jugement en appel. Rappaz est condamné à 12 mois supplémentaires qui s'ajoutent à la peine de 2008. Il est maintenant soumis à un régime de semi-liberté et a trouvé une place de travail comme ouvrier agricole dans le canton de Genève. Rappaz passe ses nuits en prison et travaille la journée chez un agriculteur.

Notre chanvrier national essaiera-t-il de convertir son nouvel employeur à sa culture favorite dans laquelle il excelle ? Genève deviendra-t-elle le nouveau théâtre de sa culture intensive? Sachant la façon d'opérer du personnage, parions qu'il tentera le coup.

Partager

publicité

publicité

Les plus populaires : Vivre

Tous les plus populaires de la section Vivre
sur Lapresse.ca
»

publicité

la boite:1600172:box; tpl:300_B73_videos_playlist.tpl:file;

publicité

Autres contenus populaires

publicité

image title
Fermer