Au cégep dans la forêt

Ce n'est pas l'autobus qu'ont pris ces élèves... (Photo François Roy, La Presse)

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Ce n'est pas l'autobus qu'ont pris ces élèves du collège de Maisonneuve pour aller à leur cours de sociologie, mais bien le canot.

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Prendre un canot pour aller à son cours de sociologie, réviser des notions de mathématiques au beau milieu d'un raid sportif, apprendre l'autonomie en forêt: une quarantaine d'élèves du collège de Maisonneuve ont récemment eu une semaine de cours en plein coeur des Laurentides. Un dépaysement tant pour les élèves que les professeurs.

Une journée d'école peu orthodoxe

C'est pour briser les frontières entre les différentes disciplines enseignées au cégep et plonger les élèves et les enseignants dans un contexte différent de celui auquel ils sont habitués qu'une semaine de cours a été organisée en plein coeur du parc du Mont-Tremblant par un groupe d'enseignants. Récit.

8 h

La brume ne s'est pas encore levée sur le lac Monroe que déjà, une dizaine de canots sont en son centre. Un couple de huards chante, une voix s'élève et les regards se tournent vers un chevreuil, au loin: «Regardez! un Bambi!». C'est le début d'une journée de cours hors du commun pour une quarantaine d'élèves du DEC intégré sciences, lettres et arts du collège de Maisonneuve. Après le déjeuner, la moitié du groupe est partie en canot, l'autre à vélo, pour aller à l'école sur deux belvédères qui surplombent le lac.

8 h 45

Le professeur d'éducation physique Jean St-Denis explique à ses élèves le chemin à parcourir pour se rendre au belvédère de «La Corniche», situé à quelques kilomètres en montée. Peu avant, certains s'époumonaient à chanter La rue Principale des Colocs. «Je ne vous dis pas de ne pas chanter, mais c'est une marche assez calme», dit l'enseignant, enjoignant les élèves à prendre leur temps pour monter. «Je veux apporter les conditions optimales pour que le professeur de français puisse donner son cours. S'ils arrivent tout détrempés et qu'ils n'ont pas bu d'eau, ça a beau être le cours le plus intéressant au monde, ils n'écouteront pas.»

10 h 30

Le premier cours de la journée est celui de théâtre, pour lequel l'enseignante Isabelle Payette (absente de la photo) a apporté des accessoires. Elle anime un atelier d'improvisation avec les élèves. «Mon cours se prête vraiment bien à ce genre d'enseignement. Habituellement, je le donne en amphithéâtre et ne pas avoir le contrôle sur les éléments est ce qui me stressait le plus», dit-elle. Sur la photo, on aperçoit l'enseignante de sociologie Anne-Marie Le Saux qui participe à l'atelier d'improvisation de sa collègue. La pause entre ce cours et le suivant sera sportive: les élèves doivent marcher jusqu'au prochain belvédère pour s'y rendre.

12 h 30

Qu'est-ce qu'on fait par amour? Qu'est-ce qui donne du sens à la vie quotidienne? Les randonneurs qui arrivent au belvédère de La Roche ce midi-là sont accueillis par les questions philosophiques de l'enseignante Linda Champagne. Certains assistent, curieux, aux réflexions des élèves, attentifs malgré la chaleur écrasante et les visiteurs. Gabrielle Chaput-Vorobief et Jeanne Vermette ont apprécié l'expérience. «On est plus détendus, c'est un apprentissage plus naturel. Habituellement, notre cours de philosophie est le vendredi entre 15 h et 18 h: on a besoin de petites barres de chocolat...»

16 h 30

Après avoir descendu la montagne et regagné leur campement en canot ou en vélo, les élèves sont conviés à un débat sur l'environnement. Réunis autour de six tables à pique-nique, les élèves participent avec entrain à la joute oratoire. Une élève prend la parole sur la corruption des gouvernements. «C'était très éloquent», lui dit son enseignante Anne-Marie Le Saux. «Elle, dans un autre contexte, on ne l'aurait pas entendu», abonde Linda Champagne. Le professeur d'éducation physique Jean St-Denis jubile. «C'est magnifique! On voulait que les élèves aient de la lumière pour parler, s'exprimer», dit-il.

17 h 30

«Manu c'est le plus vieux, c'est le père de notre tente. Il nous guide là-dedans», dit Clément Vinet-Ouellet (à gauche). À 24 ans, Emmanuel Doré-Walsh a plus d'expérience en plein air que ses trois colocataires d'une semaine et fait office de chef cuisinier ce soir-là. Ce sont les élèves qui, par groupe de quatre, ont planifié la presque totalité de leurs repas, une manière de les former à davantage d'autonomie. Le soir du passage de La Presse, il se cuisinait notamment du risotto, des pizzas et du tofu Général Tao sur les réchauds. Que pensent les jeunes de cette semaine à quatre dans une tente? «Ça t'aide à savoir que tu ne veux pas partir en colocation», rigole Emmanuel Doré-Walsh.

19 h

Les problèmes de stationnement ne sont pas l'apanage de la ville: les derniers élèves arrivés en canot à leur cours de sociologie ont eu peine à trouver un endroit où accoster sur la rive du lac Monroe. Ce moyen de transport avait beau être optionnel, il a gagné ce soir-là la faveur des élèves. Anne-Marie Le Saux donne son cours dans l'amphithéâtre et distribue à l'entrée de petites chandelles qui seront allumées par les élèves plus tard pendant le cours. C'est à la noirceur qu'ils retraverseront le lac ce soir-là. Le temps d'une petite discussion pour reparler de la journée avec leurs professeurs, ils seront au lit.

8 h 30

«On a bien dormi, à part les ratons laveurs...» Les petites bêtes ne sont pas venues à bout de la motivation des élèves, qui se préparent à une journée chargée, puisque c'est à un raid sportif qu'ils sont conviés. En équipe, ils doivent atteindre des balises dispersées dans le parc, dont certaines sont des «balises humaines». À un endroit, ils devront résoudre un problème mathématique. À un autre, on les attendra avec des questions de sociologie. Ils devront nager, rouler à vélo, marcher en forêt. L'esprit d'équipe sera également évalué, leur rappelle le professeur d'éducation physique Jean St-Denis.

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Ce n'est pas l'autobus qu'ont pris ces élèves du collège de Maisonneuve pour aller à leur cours de sociologie, mais bien le canot.

Photo François Roy, La Presse

Sortir dehors, sortir du cadre établi

Plusieurs professeurs d'éducation physique de la province vont en forêt avec leurs élèves, le temps de les initier quelques jours aux aléas de la vie en nature. Les professeurs du collège de Maisonneuve qui ont mis sur pied cette semaine de cours au parc du Mont-Tremblant ont non seulement voulu sortir les élèves, mais, aussi, sortir entre eux.

L'un des instigateurs de cette semaine est Emmanuel Loeub. Après 20 ans au collège de Maisonneuve, il a réalisé il y a quelques années qu'il ne connaissait que très peu de ses 500 collègues enseignants.

«Bizarrement, ce projet n'est pas parti des élèves. C'est pour eux maintenant qu'on fait ça, mais au départ on voulait trouver des façons de sortir de nos petits départements, d'être toujours dans la même discipline, avec les mêmes personnes. On pourrait avoir un comité social, mais on voulait faire notre travail ensemble. Dans l'enseignement, ce n'est pas évident», dit l'éducateur physique.

L'intégration entre les matières est presque totale pendant cette semaine. Les professeurs interviennent dans le cours de l'un, de l'autre. Un cours de biologie consacré au système digestif a eu lieu au beau milieu d'un lac, avec les élèves assis dans leurs canots. Une expérience qui aura permis au professeur de constater que lorsque des morceaux du mannequin tombent à l'eau, ils flottent...

Ce sont les élèves du DEC intégré en sciences, lettres et arts qui ont été ciblés par ce projet, qui en était cette année à sa deuxième édition et auquel neuf professeurs ont participé. «Ce sont des élèves qui ont d'excellents résultats scolaires, qui sont déjà tissés serré», dit Jean St-Denis, également professeur d'éducation physique.

Certains d'entre eux n'ont pourtant jamais fait de camping, voir quitté leurs parents pour plus de deux nuits. «Mes parents ne sont pas très camping, dit Alexandre Elabiad, 18 ans, en marchant dans la forêt. Je suis vraiment une personne citadine, c'est une occasion de passer une semaine dans la nature.» Qui plus est, le jeune homme de 18 ans profite de l'occasion - et de la «suggestion» de laisser les cigarettes à la maison - pour arrêter de fumer.

C'est également un sevrage technologique pour ces jeunes. «Avant de partir, j'étais stressée pour ça, mais finalement, ça ne me dérange pas. Vu que personne n'a son cellulaire, ça ne me donne pas envie d'aller sur le mien. Je serais plus seule si j'étais sur mon téléphone dans mon coin», dit Dominique Sylvestre.

Au cours de cette semaine qui leur donnera les crédits d'un cours d'éducation physique, les élèves doivent passer du temps seuls, dans le cadre d'une activité où ils sont amenés à passer environ quatre heures à réfléchir, à un endroit qu'ils auront déterminé comme inspirant pour eux. «Passer une semaine sans cellulaire, c'est quoi la probabilité, à cet âge?», dit l'enseignante en philosophie et coordonnatrice du programme, Linda Champagne.

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La brume ne s'est pas encore levée sur le lac Monroe que déjà, une dizaine de canots sont en son centre.

Photo François Roy, La Presse

Des ajustements pour les professeurs

Pour les enseignants qui choisissent de passer cette semaine avec les élèves, le défi est également de taille. Debout avant le lever du soleil, ils vont au lit souvent après 23 h.

«Ce sont les professeurs qui vivent la semaine la plus intense ici, ce ne sont pas les élèves. Ils enseignent habituellement avec des jeunes assis, entre quatre murs. Là, ils se retrouvent sur un belvédère, parfois sur un canot, avec de la pluie, à ne pas dormir, à manger en groupe: ils sont déboussolés», dit Emmanuel Loeub.

Pourtant, ils étaient plusieurs à vouloir participer encore cette année. «Ils se sont battus dans les départements pour venir», poursuit l'éducateur physique.

Isabelle Payette a justement donné son cours de théâtre sur un belvédère, avec une vue imprenable sur les Laurentides. «C'est ma 14e année d'enseignement: ça fait du bien de se faire brasser la cage. Être 24 h sur 24 avec les élèves change le rapport qu'on a avec eux. Je ne suis habituellement pas très maternante, mais cette semaine crée un rapport plus fusionnel entre les professeurs et les élèves», dit l'enseignante de français.

Emmanuel Loeub aimerait à terme étendre le projet à d'autres groupes à l'intérieur du collège. «Les jeunes qu'on a, ça va bien sur le plan scolaire et ce sont des jeunes ouverts sur le monde, autonomes. C'est un peu le luxe à ce niveau-là. J'aimerais aller à l'autre extrême. Prendre, par exemple, un programme multimédia, où les jeunes sont assis devant un ordinateur pendant 40 heures par semaine. Ce serait complètement différent», dit l'enseignant.

Une «semaine des cégeps dans les parcs»

L'initiative du cégep de Maisonneuve attire l'attention de la SÉPAQ, qui les accueille à tarif réduit au parc du Mont-Tremblant depuis deux ans.

«C'est quelque chose d'assez magique, dit la directrice du parc du Mont-Tremblant, Sylvie-Anne Marchand. On a un désir profond que ça fasse des petits.»

Elle souhaite cette année rencontrer d'autres Cégeps qui démontrent un intérêt pour ce type d'enseignement et a présenté l'initiative en rencontre avec d'autres parcs nationaux. «Pourquoi il n'y aurait pas la semaine des cégeps dans les parcs? Le cégep de Rimouski pourrait aller au parc du Bic, de Maisonneuve à Tremblant : je pense qu'il y aurait moyen d'étendre ça», dit-elle.




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