Natasha Kanapé Fontaine: «Je dis "Je" pour dire les autres»

«On vit dans une société patriarcale encore très... (PHOTO MARCO CAMPANOZZI, LA PRESSE)

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«On vit dans une société patriarcale encore très forte, paternaliste, surtout du point de vue d'une femme autochtone», affirme Natasha Kanapé Fontaine

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Poétesse, peintre, comédienne, slameuse... Natasha Kanapé Fontaine parle avec une voix douce, mais ses mots sont puissants. En l'espace de quelques années, la jeune Innue est devenue un modèle pour les jeunes et pour sa communauté. Rencontre avec une force tranquille et déterminée.

Parce qu'on est en 2016... on peut dire que la voix des femmes autochtones s'est enfin rendue jusqu'à nous.

Depuis l'élection du gouvernement Trudeau qui a nommé une femme autochtone, Jody Wilson-Raybould, à la tête du ministère de la Justice et qui a rapidement annoncé la tenue d'une commission d'enquête sur les femmes autochtones disparues ou assassinées, tous les espoirs sont permis. « On respire mieux, comme si nous étions libérés d'un poids », affirme Natasha Kanapé Fontaine qui, en plus de son travail artistique, est l'une des voix québécoises du mouvement de contestation des Premières Nations Idle No More.

La jeune femme, qui aura 25 ans dans quelques jours, vient de présenter la pièce Muliats - qu'elle a coécrite - à la salle Fred-Barry du Théâtre Denise-Pelletier dans le cadre du festival Montréal en lumière. Quelques jours après la tombée de rideau, elle lançait son troisième recueil de poésie, Bleuets et abricots qui est, résume-t-elle, le discours d'une femme autochtone qui est revenue à la vie. 

«On vit dans une société patriarcale encore très forte, paternaliste, surtout du point de vue d'une femme autochtone», affirme Natasha Kanapé Fontaine

« Je le ressens plus fortement que n'importe qui d'autre, ajoute la jeune femme. Avec l'hypersensibilité qu'apporte la poésie, j'ai voulu l'emmener à un autre niveau. On parle beaucoup des femmes autochtones disparues et assassinées, des femmes abusées, agressées, dépossédées de leur identité et de leurs valeurs de femmes. Dans Bleuets et abricots, en retraçant l'histoire de mon peuple, j'ai voulu redonner la parole aux femmes en tant qu'héritières du territoire. J'ai voulu fournir un discours puissant et entier à toutes les femmes autochtones d'abord, mais aussi à toutes les femmes. »

Parler au nom des autres, en particulier des femmes, Natasha, malgré son jeune âge, a l'impression de l'avoir toujours fait. « Je n'ai jamais parlé pour moi, dit-elle. Dans mes deux derniers recueils, j'ai écrit au "je", mais je dis "je" pour dire "les autres", afin que nous soyons, que nous devenions, nous les autochtones, une collectivité plus forte. Je souhaite que nous retrouvions la plénitude que nous apportait notre relation avec notre environnement, surtout pour les générations qui ont subi une rupture à cause des pensionnats puis, plus loin encore, à cause de la conquête et de la colonisation.

« On dit que les bleuets et les abricots sont les fruits de la mémoire, ajoute la jeune femme originaire de Pessamit. On adoucit les blessures avec le goût sucré des fruits. J'ai appris que lorsqu'il y a un feu de forêt, les premières plantes qui repoussent sont les bleuetiers. Cette image-là m'est restée.

« Aujourd'hui, on voit apparaître les fruits de la prise de parole de Idle No More, on assiste à une réaffirmation identitaire des autochtones au niveau national et international. C'est un moment important. »

Une femme forte

Être féministe, pour une femme autochtone, est une évidence, explique-t-elle.

« En se réappropriant notre histoire, on réalise que la place des femmes était très forte au sein de nos communautés et qu'elles avaient un vrai pouvoir décisionnel, pouvoir qu'elles exerçaient avec les hommes et les aînés», mentionne Natasha Kanapé Fontaine.

« Jusqu'ici, la femme autochtone se trouvait complètement en bas de l'échelle alors qu'avant la colonisation, la femme était la plus puissante dans la société. C'est pour ça qu'il y a eu un féminicide sur le continent, parce que les femmes étaient trop puissantes.

« Les hommes ont eu peur d'elles, poursuit-elle. Mais malgré toutes les tentatives pour nous faire disparaître, nous sommes encore là. Avec le mouvement des dernières années, les femmes ont réalisé qu'elles avaient survécu. C'est à ce moment qu'elles ont décidé d'organiser des marches pour dire : ça suffit, nous croyons avoir le pouvoir de changer les choses. C'est en train de se produire et ça va continuer. »

Quand on lui demande si elle a des modèles, des femmes qui l'ont inspirée tout au long de son parcours, la jeune femme a cette réponse, douloureuse : « J'ai toujours eu de la difficulté à répondre à cette question, car j'ai toujours été en choc avec la détresse des femmes qui m'ont élevée et de celles que j'ai rencontrées par la suite. Je me disais : "Ce n'est pas vrai que moi aussi je vais être comme ça. Ce n'est pas vrai qu'elles vont rester comme ça toute leur vie." J'ai fini par cultiver ma propre force pour arriver là où je suis. »

Aujourd'hui, Natasha Kanapé Fontaine accepte qu'elle puisse être elle-même un modèle. « J'ai toujours été à la recherche de moi-même, de la partie la plus vraie, sensible, naturelle de ma personnalité. Je pense que je peux donner un exemple aux autres en leur disant : si je suis capable de me rendre là, d'autres personnes en sont capables aussi. Je veux leur dire : voici la preuve que ça fonctionne, ne vous laissez pas happer par la culture de l'image et de l'hypersexualisation. Moi je n'ai pas besoin de me dénuder pour me sentir belle, grande et forte. Et apprendre son histoire et celle de son peuple, cela donne une force spirituelle et émotionnelle. »

En plus d'aller à la rencontre des gens de sa communauté, Natasha Kanapé Fontaine va parler aux jeunes dans les écoles du Québec. « La transmission est très importante pour moi, insiste-t-elle. Un jour, je serai peut-être enseignante. Je donnerai des conférences, j'organiserai des projets. Je vais voir où la vie va m'emmener. Mais je veux redonner tout ce que j'ai appris. »

Natasha Kanapé Fontaine est l'auteure des livres suivants : N'entre pas dans mon âme avec tes chaussures (Éditions Mémoire d'encrier 2012, prix des Écrivains francophones d'Amérique 2013)

Manifeste Assi (Éditions Mémoire d'encrier 2014, finaliste prix Émile-Nelligan 2015)

Bleuets et abricots (Éditions Mémoire d'encrier 2016)

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