L'homophobie ordinaire

Le comédien Jasmin Roy anime un atelier sur... (Photo: Robert Skinner, La Presse)

Agrandir

Le comédien Jasmin Roy anime un atelier sur l'homosexualité à la polyvalente Jeanne-Mance, dans le Plateau-Mont-Royal. Être traité de tapette ou de fif, pour un ado, reste l'insulte suprême.

Photo: Robert Skinner, La Presse

Partage

Partager par courriel
Taille de police
Imprimer la page
Katia Gagnon
La Presse

Une vingtaine de chaises sont placées en cercle dans une grande pièce nue. Le comédien Jasmin Roy, qui publiera dans quelques jours un livre-choc sur les ravages de l'homophobie à l'école, est venu donner un atelier de discussion à la polyvalente Jeanne-Mance, en plein coeur du Plateau-Mont-Royal. Sur les 750 élèves de l'école, une douzaine seulement sont venus écouter ce qu'il a à dire. Douze jeunes, et seulement deux garçons.

«Pourquoi y a-t-il si peu de garçons aujourd'hui?» demande d'emblée le comédien. Les jeunes marmonnent une réponse. Mais la vérité saute aux yeux: les gars ne veulent pas être associés à une activité sur l'homosexualité. De peur, ensuite, d'être traités de tapette ou de fif. L'insulte suprême pour un ado.

À Jeanne-Mance, un seul garçon de l'école est ouvertement gai. David est en cinquième secondaire. Il était à l'école dans un autre quartier, avant. Il y a subi de l'intimidation, des menaces. Il n'avait aucun soutien de sa famille, puisqu'il n'a pas révélé son homosexualité à la maison.

À Jeanne-Mance, il est populaire. «Des gars hétéros sont venus me voir pour me dire: "Si t'as des problèmes, viens nous voir"», raconte-t-il.

Mais dans la réalité, la vie dans la polyvalente n'est pas si rose pour les jeunes gais. L'an dernier, deux intervenantes ont dû interrompre un atelier sur l'orientation sexuelle qu'elles devaient donner dans une classe de cinquième secondaire. La classe était en ébullition. «L'homosexualité, ça confrontait les valeurs de certains jeunes. Surtout sur le plan religieux», raconte Joëlle Dalpé, l'une de ces intervenantes.

Dans les couloirs, le personnel entend régulièrement la même insulte: osti de fif. «Dire t'es fif à quelqu'un, c'est comme lui dire t'es con», dit Chantal Robert, élève de cinquième secondaire. Ces mots hérissent profondément Jasmin Roy, qui les a entendus plus souvent qu'à son tour à la fin de son primaire et durant presque tout son secondaire. Il en a fait le titre de son livre, Osti de fif, qui paraît la semaine prochaine, parce qu'il a subi les contrecoups psychologiques de ces insultes pendant plus de 25 ans.

Rattrapé par ses vieux démons

Au début des années 90, Jasmin Roy était un jeune comédien de la populaire émission Chambres en ville. Avec d'autres comédiens de l'émission, il faisait le tour des écoles secondaires pour présenter une pièce sur le décrochage. Peu après le début de la tournée, les malaises physiques ont commencé. Bouffées de chaleur, palpitations. Après quelques semaines, une crise de panique majeure a secoué le comédien.

Tout cela parce que Jasmin Roy revenait, pour la première fois depuis son adolescence, dans une école secondaire. «Mon corps sonnait l'alarme, raconte-t-il dans son livre. Il m'avertissait d'un danger imminent.» Le «conditionnement» datait de l'époque de son cours secondaire, une période de sa vie où le jeune Jasmin a été victime d'actes d'intimidation très durs.

Son calvaire a commencé en cinquième année du primaire, lorsque ses parents sont déménagés en région. Dès la première journée de classe, il se fait abreuver d'injures. «Tapette, moumoune, fif.» Il est pris à partie dans les toilettes. «Pisses-tu assis, Jasmine?» Chaque jour d'école est un calvaire. «Si j'avais consulté un psychiatre à la fin de ma sixième année, il aurait sûrement diagnostiqué une dépression majeure», écrit-il.

Au secondaire, les choses ne s'arrangent pas. Il est frappé, insulté, on lui crache dessus. «J'étais une proie de choix, un punching bag ambulant.» Chaque fois qu'il a dénoncé les comportements de ses agresseurs, «on me le faisait cruellement payer. J'ai donc décidé d'arrêter de me plaindre.» Certains profs riaient même des humiliations qu'on lui faisait subir, par exemple en éducation physique. Chez lui, il est secoué par des terreurs nocturnes, des vomissements impossibles à maîtriser.

Son secondaire s'est somme toute bien terminé, avec la découverte du théâtre. Mais ses vieux démons l'ont rattrapé 20 ans plus tard, après cette tournée des écoles secondaires avec les comédiens de Chambres en ville. Les crises de panique qui ont suivi ont été terribles. Il a suivi une thérapie pendant des années.

Histoires tristes à mourir

Et ce qui le décourage, c'est que cette homophobie ordinaire ait toujours cours dans les écoles du Québec. Dans son livre, le comédien a d'ailleurs recueilli 10 témoignages de jeunes, dont certains sont encore au secondaire. Leurs histoires sont toutes tristes à mourir (voir autre texte). «Tout le monde me disait: le problème est surtout en région. Or, j'ai des cas à Anjou, à Greenfield Park, à Montréal, dit-il. Ces témoignages, qui sont parfois pires que ce que j'ai vécu, m'ont bouleversé.»

Il a constaté que l'école échoue toujours dans son devoir de protection de ces jeunes. «On a de la difficulté à les protéger. On intervient sur un court laps de temps, ça dure deux, trois semaines, et après, l'élève se retrouve seul.» Et les conséquences sur les jeunes sont terribles. «Est-ce qu'on veut continuer de sacrifier des enfants? C'est ce qui se passe actuellement. Il y a des enfants qui décrochent, d'autres qui tombent malades, qui se suicident.»

Partager

lapresse.ca vous suggère

publicité

publicité

Les plus populaires : Vivre

Tous les plus populaires de la section Vivre
sur Lapresse.ca
»

publicité

Autres contenus populaires

publicité

image title
Fermer