Le clitoris, l'organe que l'on cache

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Depuis la rentrée, un premier manuel scolaire représente correctement le clitoris, en France. Dans les livres scolaires québecois, la place de cet organe féminin est toute petite - même inexistante dans certains cas. Oublierait-on les reins ou le pancréas? Alors que le retour de l'éducation sexuelle dans toutes les écoles est envisagé par le ministre de l'Éducation, peut-on espérer une juste place pour le clitoris?

Représenté dans un manuel scolaire français, mais ici?

On croirait s'être trompé de siècle. Depuis la rentrée (oui, oui, celle de 2017), un premier manuel scolaire représente correctement le clitoris, en France. Dans un schéma de l'appareil génital féminin apparaissant dans un manuel de sciences du secondaire, la maison d'édition Magnard montre non seulement le gland du clitoris, mais aussi ses piliers et ses bulbes. Il faut dire que le clitoris entier ne mesure pas quelques millimètres, comme le laissent croire plusieurs planches anatomiques, mais jusqu'à 10 cm - ce que bien des gens ignorent, faute de l'avoir appris.

«Lorsque nous élaborons un nouvel ouvrage, nous cherchons toujours à y intégrer les dernières données statistiques, les évolutions récemment constatées, les dernières découvertes, explique Annick Ziani, directrice éditoriale pour le secondaire chez Magnard. Aussi, pour notre manuel de Sciences de la vie et de la Terre, nous avons demandé à nos illustrateurs scientifiques de réaliser de nouveaux documents pour tous les sujets.»

Ce n'est pas superflu: une fille de 13 ans sur deux ne sait pas qu'elle a un clitoris. À 15 ans, c'est une sur quatre, selon un mémoire de sexologie déposé à la faculté de médecine Montpellier-Nîmes en 2009. Près de 84 % des filles de 13 ans ne savent pas comment représenter leur sexe, alors que plus de la moitié savent représenter le sexe masculin.

Pas de clitoris dans le programme scolaire du Québec

Au Québec, l'omerta règne aussi. «L'étude du système reproducteur est abordée aux premier et deuxième cycles du secondaire en science et technologie, indique Bryan St-Louis, responsable des relations de presse au ministère de l'Éducation. Le clitoris ne fait pas partie des concepts prescrits dans ces programmes d'études.» En détail, le programme enjoint aux élèves de «nommer les principaux organes reproducteurs masculins et féminins (pénis, testicules, vagin, ovaires, trompes de Fallope, utérus)», sans citer le clitoris.

Au primaire, les manuels de science abordent le système reproducteur, mais le clitoris - un organe de l'appareil génital, pas reproducteur - est passé sous silence. Au secondaire, seuls cinq des huit manuels approuvés pour la première, deuxième et troisième année du secondaire «mentionnent ou représentent le clitoris», précise M. St-Louis. Trois n'en parlent pas du tout.

Absence ou représentation partielle

La Presse a feuilleté plusieurs manuels de science et technologie utilisés dans les écoles secondaires. Dans Connexion, le clitoris est absent de la «vue interne des organes reproducteurs de la femme» (manuel de l'élève B, éditions Grand Duc). Galileo montre le clitoris dans une «vue de côté» des organes reproducteurs féminins, mais c'est un minuscule organe, sans lien avec la vulve (manuel de l'élève B, éditions CEC). Observatoire présente le clitoris comme un macaroni bleu (manuel de l'élève, éditions ERPI).

Univers mentionne le capuchon du clitoris et son gland (nommé «clitoris») dans une vue de face des organes génitaux externes. Mais le clitoris disparaît de la planche des organes génitaux internes. Ce manuel précise que «le clitoris est un petit organe très sensible au toucher», une définition tout de même bien prude.

Peu de changement en vue

Peut-on espérer une représentation plus juste du clitoris? «Les livres scolaires suivent les programmes scolaires, explique Gilles Lefebvre, vice-président aux ventes et marketing des éditions CEC. Tant qu'il n'y a pas de nouveaux programmes et qu'il n'y a pas de point spécifique sur cet aspect-là, il n'y a pas de réédition de manuels. C'est au ministère de l'Éducation de décider s'il veut changer les programmes.»

Bien que les manuels actuels datent de 2006, 2007 et 2008, une refonte n'est pas prévue à court terme. «On est en lien avec le ministère de l'Éducation, indique Manon Pouliot, des éditions Grand Duc. Si le Ministère produit un nouveau programme, les éditeurs produisent du nouveau matériel.» Est-ce à dire qu'il n'y aura pas d'ajustements tant que le Ministère ne le demande pas? «Je ne pense pas que la maison d'édition va prendre position dans ce dossier», répond Mme Pouliot.

Seule la maison Pearson Erpi semble ouverte aux ajustements. «Vous êtes la première à nous soulever ce point, indique Carole Lortie, vice-présidente de la division préscolaire, primaire et secondaire chez Pearson Erpi. On va en faire l'analyse et si effectivement on doit faire une correction, on la fera à la réimpression de nos manuels et de nos cahiers.»

En France, la représentation correcte du clitoris, vue comme un pas vers le traitement égal des deux sexes dans l'enseignement, a fait l'objet de reportages dans tous les grands médias. «Nous n'avions pas prévu autant de commentaires, mais nous en sommes ravis et fiers, réagit Annick Ziani, des éditions Magnard. Contribuer à diffuser la rigueur scientifique est l'une de nos valeurs.»

Rien sur le clitoris en éducation à la sexualité

Incroyable, mais vrai: le clitoris ne fait pas partie du projet-pilote d'éducation à la sexualité, offert dans 19 écoles du Québec ces deux dernières années. «En éducation à la sexualité, le clitoris n'est pas mentionné», indique Bryan St-Louis, responsable des relations de presse au ministère de l'Éducation.

«Toutefois, différents contenus d'apprentissage reliés au thème Agir sexuel (en troisième, quatrième et cinquième secondaire) abordent le plaisir sexuel physique, la réponse sexuelle humaine et les manifestations physiques de l'excitation sexuelle», précise M. St-Louis. Le tout, sans mention du clitoris! À noter qu'il n'y a aucun manuel approuvé par le ministère pour l'éducation à la sexualité. Depuis cette rentrée, toute école qui le souhaite peut offrir ce programme, mais il n'est pas obligatoire.

Glans clitoris: gland; Corpus cavernosum: corps caverneux; Crus... (GRAPHIQUE TIRÉ DE «THE WHOLE VERSUS THE SUM OF SOME OF THE PARTS: TOWARD RESOLVING THE APPARENT CONTROVERSY OF CLITORAL VERSUS VAGINAL ORGASMS») - image 2.0

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Glans clitoris: gland; Corpus cavernosum: corps caverneux; Crus clitoris: pilier; Urethral opening: orifice de l'urètre; Vulvar vestibule: vestibule vulvaire; Vaginal opening: orifice du vagin

GRAPHIQUE TIRÉ DE «THE WHOLE VERSUS THE SUM OF SOME OF THE PARTS: TOWARD RESOLVING THE APPARENT CONTROVERSY OF CLITORAL VERSUS VAGINAL ORGASMS»

Imaginez si tous les gars ressemblaient à Ken

«Qui produit ces manuels scolaires? Quelle valeur morale idiote donnent-ils à de la simple anatomie?» L'absence de représentation correcte du clitoris dans les manuels de science renverse Jim Pfaus, neuroscientifique et spécialiste des comportements sexuels à l'Université Concordia.

«Il faut se demander si ce n'est pas un horrible héritage de l'époque victorienne, où on croit qu'un manque délibéré d'information maintient les femmes subjuguées, obéissantes et dépendantes des hommes pour leur concept de soi anatomique, observe Jim Pfaus. Je trouve répréhensible tout manque de représentation clitoridienne dans les textes ou planches anatomiques portant sur la région pelvienne. Les auteurs et leurs éditeurs devraient mieux faire leurs devoirs. Imaginez si le pénis était soudainement enlevé des planches anatomiques et que tous les gars ressemblaient à des poupées Ken...»

Problème plus général

Lori Malépart-Traversy, réalisatrice d'un court-métrage d'animation sur le clitoris vu des millions de fois sur Vimeo et YouTube, regrette aussi que cet organe ne soit pas au programme scolaire. «Compte tenu du manque d'information sur le clitoris, je pense qu'il serait effectivement nécessaire de diffuser une information juste et précise sur le sujet spécifique du clitoris dans les manuels», indique-t-elle.

Cette lacune doit être liée «au problème plus général de l'absence de cours de sexualité complets, qui abordent non seulement l'anatomie et le fonctionnement biologique du corps, mais aussi la question des désirs, des fantasmes, du plaisir, de l'orgasme et des relations sexuelles dans toutes leurs dimensions», ajoute la réalisatrice.

Pas de la science de pointe

Un projet-pilote d'éducation à la sexualité a été testé au Québec ces deux dernières années, mais le mot «clitoris» n'en fait pas partie, a confirmé le ministère de l'Éducation à La Presse. «Cela me rend dingue de savoir que nous avons un premier ministre médecin [NDLR : Philippe Couillard], qui supervise un ministère de l'Éducation reconnaissant que le terme "clitoris" n'est pas dans le nouveau programme d'éducation à la sexualité», s'insurge Jim Pfaus.

«Peut-être que nous devrions simplement retirer le coeur des programmes d'anatomie, ou le cerveau des programmes de psychologie.»

«Ajouter le clitoris est une évidence. Et comprendre sa fonction, ce n'est pas de la science de pointe.»

«Vu le silence des institutions, un des grands... (Photo fournie par Jean-Claude Piquard) - image 3.0

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«Vu le silence des institutions, un des grands supports de l'éducation sexuelle, c'est la pornographie, constate Jean-Claude Piquard, sexologue clinicien. Dans la pornographie, le clitoris est peu présent. Il est parfois un peu stimulé dans les préliminaires, mais l'orgasme clitoridien est très rarement montré.»

Photo fournie par Jean-Claude Piquard

Connu depuis l'Antiquité, disparu au XXe siècle

«Le clitoris a toujours été connu et reconnu comme l'organe du plaisir féminin, sauf au XXe siècle.» Voilà le constat fait par Jean-Claude Piquard, auteur de La fabuleuse histoire du clitoris, paru aux éditions H&O. La Presse a joint le sexologue clinicien en France pour parler de l'histoire de ce «bouton de rose».

Pourquoi vous êtes-vous intéressé au clitoris?

J'ai fait ma formation de sexologue clinicien - je précise que je ne suis pas médecin - à la faculté de médecine de Montpellier, au début des années 2000. On n'y mentionnait point le clitoris. On était quelques-uns à se dire: «Tiens, il y a un truc qui cloche» et à poser des questions sur le clitoris. Mais les médecins enseignants bottaient en touche, changeaient de sujet, refusaient d'en parler. Comme j'ai un tempérament curieux, je me suis dit: «Il faut que j'essaie de comprendre comment on en est arrivés là.»

Il y a longtemps que la fonction érogène du clitoris est connue?

Hippocrate et Galien [médecins de l'Antiquité] pensaient que pour pouvoir procréer, il fallait que la femme ait un orgasme. Cet orgasme était clitoridien. Le mouvement des ovaristes a plus tard fait valoir que ça ne marchait pas comme ça, en parlant de l'ovule. La médecine a reconnu que la semence féminine, c'est l'ovule. Mais on a cru que pour que l'ovule advienne, il fallait que la femme ait un orgasme. Jusqu'à la fin du XIXe siècle, l'Église catholique recommandait l'usage du clitoris dans le lit conjugal à des fins procréatives. Puis, la science a progressé et compris que l'ovule dépend du cycle menstruel de la femme et que l'orgasme n'y change pas grand-chose. Le clitoris est devenu suspect.

Pourquoi?

Beaucoup de gens ont écrit que c'était parce que l'Église était contre les plaisirs, mais ce n'est pas une explication suffisante. J'ai trouvé dans des textes, dès les années 1700, que la masturbation réciproque en couple était un moyen de contraception. Pour monsieur, pas besoin d'expliquer comment il faut faire. Pour madame, c'était la stimulation clitoridienne. Le clitoris avait un double statut : c'était une possibilité de procréation et de contraception. Lorsqu'on a compris qu'il n'avait aucune fonction procréative, on a voulu éradiquer la possibilité d'utilisation à des fins contraceptives.

Sigmund Freud (1856-1939), le fondateur de la psychanalyse, a aussi contribué au tabou entourant le clitoris?

C'est Freud qui a dit que la petite fille connaissait son clitoris, que ce n'était pas très grave, mais qu'une fois pubère, elle ne devait investir que le seul vagin. C'est Freud qui a inventé le terme d'orgasme vaginal. On ne retrouve pas cette expression avant lui.

C'est à cette époque que le clitoris a disparu des planches anatomiques?

Absolument. Jusqu'en 1920, le clitoris occupait plusieurs pages des ouvrages médicaux, avec de nombreux graphiques qui représentaient notamment les bulbes vestibulaires, qui étaient très bien connus. À partir de 1920, la science va céder à une idéologie. C'est étonnant et ça montre la violence de cette idéologie. Le clitoris va reculer. Le point culminant de l'omerta clitoridienne et sexuelle, c'est dans les années 60. Dans les traités d'anatomie, le clitoris n'est plus cité que dans quelques lignes. Et il a disparu de tous les dictionnaires.

Sa représentation correcte dans un premier manuel scolaire en France, à la rentrée, est donc importante?

C'est une bonne nouvelle de voir que l'anatomie complète du clitoris est représentée. Sa fonction érogène n'est toutefois pas décrite. C'est un bon début, mais il reste du travail.




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