Le courrier du coeur: toujours à la page

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Sophie Allard
La Presse

Qui n'a jamais lu le courrier du coeur? Avouez! Cette lecture, pas très glamour, est considérée comme un plaisir coupable. Déjà, dans les années 50, «il était qualifié de "quétaine" et décrié par l'intelligentsia», rappelle Janette Bertrand, auteure à l'époque de la rubrique Le refuge sentimental du Petit Journal. Dépassé en 2013, le courrier du coeur? Aucunement. Plusieurs médias osent encore en publier. Et ça marche!

Catherine Girard-Audet s'étonne de voir les centaines de courriels qu'elle reçoit chaque semaine. Elle est l'auteure du Courrier du coeur de Miss Vrak, sur Vrak.tv, destiné aux adolescentes, ainsi que de la rubrique Les conseils de Catherine pour le magazine Cool. Depuis deux ans, elle a reçu 27 000 lettres! «Je m'attendais à avoir du succès, mais pas à ce point. C'est une belle surprise, ça prouve que les problèmes de coeur transcendent les générations», confie l'auteure de L'ABC des filles.

Dans sa boîte de réception, la question «Je suis amoureuse et je n'ose pas lui dire, que faire?» revient jour après jour. «Il nous arrive tellement de choses à l'adolescence, on se pose tellement de questions. On ne veut pas se confier à ses parents et on hésite aussi à parler à ses amis parce qu'il y a une grande peur de se faire rejeter. Ça fait du bien de partager et demander conseil à une inconnue. J'ai une oreille attentive, je partage mon vécu - adolescente, je n'étais pas cool! - et je ne juge pas.» 

On la questionne sur tout: l'entrée au secondaire, les querelles de filles, les problèmes d'intimidation, la puberté, les relations amoureuses, etc. 

Cela dit, le courrier du coeur n'est pas que l'affaire des ados. On n'a qu'à tourner les pages de certains quotidiens, d'hebdos locaux ou de magazines féminins pour réaliser qu'il trouve écho chez les lecteurs de tout âge - et surtout chez les femmes. «Je remarque un come-back du courrier du coeur un peu partout, peut-être parce qu'il y a un intérêt actuellement pour tout ce qui est vintage, indique Geneviève Pettersen, alias Madame Chose. Je suis très lue, parfois on m'aborde même dans la rue. Je trouve ça très surréaliste. » 

Son irrévérencieux personnage est l'auteure du courrier du coeur publié le samedi dans la section Pause de La Presse+. «Mon courrier du coeur est différent des autres. C'est avant tout un jeu littéraire; je me sers de ces cas vécus pour raconter une histoire. C'est à prendre au deuxième degré. Je réponds sans filtre, je dis ce que je pense, j'essaie d'aborder des angles plus délicats, de lever des tabous. Parfois, ça m'attire des ennuis et des insultes, mais la réponse est toujours sincère.»

On lui écrit très souvent sur l'infidélité. Féminine ou masculine. «C'est un thème vieux comme le monde et à la fois très actuel.»

Une volonté de partage

«Le courrier du coeur répond à une volonté de partage. L'écriture est très intime, on parle avec son coeur», avance Léa Stréliski, chroniqueuse à Radio-Canada. Elle a été love coach et auteure du courrier du coeur pour Elle Québec pendant deux ans. «L'amour et les chemins affectifs, c'est un dénominateur commun entre les gens. On n'a pas tous le même vécu, mais on peut souvent se reconnaître dans l'histoire des autres.»

Aujourd'hui, dans un monde où tout va vite, certains cherchent le quick fix par l'entremise du courrier du coeur, souligne Léa Strélinski. «On pose une question et on espère régler le problème. On ne peut pas changer sa vie amoureuse du jour au lendemain, mais on peut tenter d'apporter une réponse à un problème ponctuel ou proposer une piste de solution, de réflexion.»

L'angoisse féminine du célibat est devenue son thème de prédilection. «Je recevais beaucoup de lettres de femmes de 20 à 30 ans qui se demandaient pourquoi elles étaient célibataires. À l'ère des choix et de la femme libérée, tu as tellement d'opportunités que si tu ne te connais pas, tu répètes les mêmes patternsad vitam aeternam

Pour la sociologue Nancy Couture, la pérennité du courrier du coeur s'explique par un besoin individuel de mise en discours. «Chaque discours, chaque lettre apporte une nouvelle cohérence, un nouvel épisode dans la façon dont la personne se constitue comme sujet. Elle se construit ainsi une identité. Plus on parle de soi, plus on donne du sens aux expériences que l'on vit», explique la chargée de cours à l'Université de Laval, qui a fait du courrier du coeur l'objet de sa thèse de doctorat. Pour ses travaux, elle a épluché quelque 1000 courriers du coeur publiés au Québec de 1929 à 2000, dont le Courrier de Françoise (1929 à 1953) et le Refuge sentimental (1958 à 1968).

Le courrier du coeur n'a rien de futile, souligne-t-elle. «Dans leur synchronie, tous ces petits discours amènent un discours collectif, ils constituent ainsi le reflet de leur époque et de la transformation normative. Ils correspondent à l'entre-deux d'une norme en train de changer ou permettent l'observation de la rencontre de deux normes concurrentes.» 

Le contenu des lettres a d'ailleurs bien changé avec les années. Entre les années 30, où l'on se questionnait sur les qualités du prétendant qui se faisait trop insistant pour un baiser, les années 70 et 80, où l'on exprimait son droit à l'orgasme, et les années 2010, où l'on se demande si le sexe virtuel est de l'infidélité, bien de l'encre a coulé... et coule encore.

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