La face cachée des films de fesses

Donald Lautrec et Donald Pilon dans Les chats... (Photo fournie par l'Office national du film )

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Donald Lautrec et Donald Pilon dans Les chats bottés, de Claude Fournier

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Les 35es Rendez-vous du cinéma québécois se terminent ce soir avec La nuit qui fesse!, consacrée à trois longs métrages issus d'une période où le cinéma d'ici faisait dans les films grivois. Révolution sexuelle? Exploitation de la femme? Célébration de la beauté du corps? Les avis sont partagés.

«Ben voyons donc! Je ne peux pas croire qu'ils vont passer ce film affreux. Quel horrible souvenir. Quelle expérience épouvantable.»

Au bout du fil, Katerine Mousseau, qui a joué dans Les chats bottés, est sidérée d'apprendre que cet opus de Claude Fournier sera présenté demain soir, avec L'apparition (Roger Cardinal) et Les jeunes Québécoises (Claude Castravelli), à la soirée de clôture des Rendez-vous du cinéma québécois.

Ces longs métrages s'inscrivent dans la période des films de fesses (1968-1980), marquée par la production d'une quinzaine d'oeuvres auxquelles Valérie de Denis Héroux a ouvert la voie. On a aussi qualifié le corpus de «films de déshabillage», de «sexploitation» et de «maple syrup porn».

La réaction de Mme Mousseau est nettement plus positive à propos de L'apparition, dans lequel elle a aussi joué. «C'était tellement tout croche... Mais quand le bateau coule, tout le monde se tient. »

Cela dit, elle a le sentiment qu'on a pressé le citron.

«Je n'ai jamais eu envie d'être actrice ni de faire du cinéma. Je n'aimais pas ça et je n'aimais pas du tout me dénuder. Je n'ai eu aucun plaisir.» 

Elle ajoute s'être sentie comme un «bouche-trou» du fait qu'on lui a offert deux rôles dans des films érotiques que d'autres actrices avaient refusés.

Mais pourquoi l'avoir fait? «J'étais une bienheureuse dans la vie. On me demandait d'aller à tel endroit et j'y allais.»

«Je n'étais pas forcée, mais j'étais guidée»

Céline Lomez, qui a également joué dans L'apparition, mais aussi dans L'initiation et Après ski, n'en garde pas de grands souvenirs.

«C'était très difficile pour moi, dit-elle depuis l'Arizona où elle habite. J'avais un agent. J'allais dans les auditions avec col roulé et pantalon noirs. Je me voyais dans des rôles à la Irène Papas [actrice grecque vue dans Z, Zorba le Grec, etc.]. Plus tard, j'ai rompu avec cet agent et j'ai eu des rôles plus intéressants dans Réjeanne Padovani, Gina et des films anglais.»

Lorsqu'on lui demande si elle a l'impression d'avoir été exploitée, elle répond par l'affirmative.

«Je n'étais pas forcée, mais j'étais guidée, quoi... Des fois, on se dit: il [son agent] a peut-être raison, peut-être que c'est la seule chose que je peux faire actuellement, c'est un départ...»

Bertrand Gagnon, Guy L'Écuyer et Pierre Labelle dans L'apparition,... (Photo fournie par l’Office national du film ) - image 2.0

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Bertrand Gagnon, Guy L'Écuyer et Pierre Labelle dans L'apparition, de Roger Cardinal

Photo fournie par l’Office national du film 

Certaines voient les choses autrement. Claire Pimparé (L'apparition) n'a pas voulu donner d'entrevue, ayant changé de carrière. Mais elle n'en garde pas un mauvais souvenir, nous dit son agente. Francine Grimaldi (L'apparition) non plus. «Ce sont de beaux souvenirs, mais je n'aime pas les revoir, dit-elle. C'est tellement mauvais que c'est épouvantable. J'ai joué nue seulement une fois et de dos. Mais je ne vous dirai pas dans quel film.»

Donald Pilon (Les chats bottés) dit n'avoir que de bons souvenirs, mais que cette oeuvre a été oubliée. «On me parle encore de Deux femmes en or. Des jeunes me donnent des répliques. C'est comme un film culte. Mais Les chats bottés, personne ne m'en parle.»

«Une célébration»

Claude Fournier estime que ces films constituent le reflet d'une époque. «Quand on fait de la comédie, c'est toujours un peu dans l'air du temps. À mon avis, Deux femmes en or était un peu en avant du temps. Ce n'est pas un film antiféministe. Les chats bottés était davantage une farce.»

Sa conjointe, Marie-José Raymond, coscénariste, y voit une célébration. «Le Québec est une société qui a complètement étouffé la beauté et le plaisir sexuel, dit-elle. Comme j'ai toujours été intéressée par les arts, je me demandais pourquoi on cachait le corps féminin. Je suis beaucoup plus perturbée par les films de violence faite aux femmes et aux gens. Il y a quelque chose d'assez magnifique dans les films qui mettent en valeur la beauté féminine et masculine.»

Universitaires et historiens du cinéma se sont aussi penchés sur la question et en tirent des conclusions diversifiées.

À l'Université de Montréal, Julie Ravary-Pilon, doctorante et chargée de cours en cinéma, explique que ces films ont créé «une onde de choc» et amené d'autres cinéastes, tels Jean-Pierre Lefebvre, Anne Claire Poirier et Mireille Dansereau, à proposer des oeuvres parlant de la sexualité et des femmes de façon différente.

«Jean-Pierre Lefebvre a dit vouloir faire une colère contre Valérie. Il a alors tourné un long métrage intitulé Q-bec My Love qui est une des premières propositions féministes du cinéma québécois, dit-elle. Il y a une magnifique scène où Anne Lauriault [interprète principale] tient un miroir sur son sexe pour renvoyer l'image du caméraman comme une femme nue renvoie le regard du cinéma et reflète le voyeurisme du spectateur.»

Son collègue Sacha Lebel, dont le mémoire de maîtrise s'intitule Vulgaire! Pervers! Dégradant! - Le film d'exploitation et le cinéma québécois, constate que les spectateurs vivaient une certaine libération à aller voir ces films. Libération face au clergé, mais aussi face aux diktats des productions hollywoodiennes.

«Mais tout n'est pas positif, dit-il. Quand le commerce met la main sur quelque chose, on va en faire un objet très simple, facile d'accès et dont on élague certaines nuances.»

Une scène tirée du film Les chats bottés... (Photo fournie par l'Office national du film ) - image 3.0

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Une scène tirée du film Les chats bottés

Photo fournie par l'Office national du film 

Homophobie

Parlez-en à Thomas Waugh, professeur de cinéma à l'Université Concordia. Encore aujourd'hui, il est fâché de voir la représentation des homosexuels à travers le personnage de Môman dans Les chats bottés. «Les deux personnages principaux essaient de convertir leur ami. C'est ridicule, caricatural et offensant.»

Qualifiant le film de Fournier d'homophobe, il souligne cependant, en parlant d'une scène où deux policiers rossent Môman, que le réalisateur fut le seul à cette époque à faire état du «terrorisme policier qui assombrit la vie quotidienne des gais et des lesbiennes au Québec».

M. Waugh n'aime pas la proposition des RVCQ d'inclure les trois films dans une soirée grivoise et accompagnée d'un cabaret avec DJ et ambiance festive, comme ce sera le cas demain soir.

Parce que, dit-il, ces oeuvres ont joué un rôle dans l'évolution des moeurs sexuelles et la levée de la censure. «Elles font partie de la conversation sociale du temps.»

Aux RVCQ, le directeur général Dominique Dugas explique que la projection des films et le cabaret érotique seront deux événements séparés et organisés dans des salles attenantes. «Les films seront projetés dans la salle principale de la Cinémathèque québécoise à compter de 21h alors que le cabaret avec DJ s'amorcera à minuit dans le salle bistro. Je connais la valeur sociohistorique de ces films qui font partie du fondement de notre industrie. Je les présente donc avec tout le respect qu'il faut leur accorder.»

Pendant la Crise d'octobre

Le tournage du film Les chats bottés s'est déroulé en pleine Crise d'octobre, à l'automne 1970, et les interventions policières et militaires musclées ont eu des répercussions jusque sur le plateau. «On nous a arrêtés trois ou quatre fois. Nous tournions une scène dans une maison près du belvédère à Westmount et ils pensaient qu'on cachait James Richard Cross, raconte Claude Fournier. Ils sont arrivés en gang et ils ont un peu fracassé les décors. On a été une autre fois arrêtés et fouillés dans la rue. Une autre fois, nous avions réaménagé un lieu en ajoutant de faux placards, qu'ils ont défoncés. Ils voyaient bien qu'on tournait, mais ils ne voulaient prendre aucun risque.»

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Les trois films présentés à La nuit qui fesse!

L'apparition

En juillet 1968, des enfants de Saint-Bruno, en Montérégie, affirment que la Vierge est apparue devant eux. Quatre ans plus tard, Roger Cardinal, qui avait sorti Après ski en 1971, concocte un film grivois inspiré de cette histoire. Campé dans le village fictif de Saint-Amédée où aurait eu lieu une apparition, le film raconte les péripéties d'un groupe hétéroclite de curieux, bigots et journalistes qui, ayant convergé à l'hôtel du coin, sont lancés dans des aventures davantage lubriques que catholiques. Avec René Angélil, Pierre Labelle, Céline Lomez, Claire Pimparé, Claude Michaud, Jean Coutu, Katerine Mousseau et plusieurs autres.

Les chats bottés

En entrevue, le réalisateur Claude Fournier explique qu'à la suite du succès de Deux femmes en or, il a refusé de faire une suite. Il a aussi refusé de faire une version masculine qui se serait intitulée Deux hommes en or. «Mais j'ai quand même voulu faire un film (de sexe) avec deux gars et beaucoup de gags», dit-il. Ça a donné Les chats bottés où les personnages de Rosaire (Donald Lautrec) et de Raymond (Donald Pilon) tentent toutes sortes de combines pour éviter de travailler et pour amener des femmes dans leur lit. Avec Louis Aubert, Louise Turcot, Janine Sutto et Katerine Mousseau.

> Voyez la bande-annonce du film

Les jeunes Québécoises

Sorti à la mi-janvier 1980, en pleine campagne électorale fédérale et à quelques mois du premier référendum, ce film de Claude Castravelli n'est pas passé à l'histoire. Dans sa présentation de l'oeuvre, le catalogue des RVCQ estime d'ailleurs que le film «atteint des sommets de vulgarité et de mauvais goût». L'histoire tourne autour de quatre jeunes femmes qui veulent passer un week-end d'amour avec des copains. En dépit de la présence impromptue de la parenté de l'organisatrice, cette fin de semaine culmine en orgie d'amour. Avec Jacques Robert, Élizabeth Grandpré, Moe B. Bourdon et Suzanne Clément (pas celle connue aujourd'hui).




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