Olivier Choinière: le pays étranger dont vous êtes les héros

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Dans le cadre du FTA, Olivier Choinière présente Polyglotte, une pièce après-Charte des valeurs dont les héros sont les immigrants. Il estime que c'est à ce jour son projet le plus compliqué et le plus exigeant.

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L'auteur et metteur en scène Olivier Choinière n'est jamais là où on l'attend. Agent provocateur, critique social et trouble-fête, ce grand six pieds de 42 ans est toujours en avance d'une réflexion ou d'un débat, toujours légèrement en porte-à-faux avec son matériau de prédilection: la société québécoise.

Ses pièces sont souvent des charges à fond de train contre nos manies, nos travers et nos tendances lourdes.

Dans Jocelyne est en dépression, il s'en prenait à notre obsession météorologique et dans Venise-en-Québec, il critiquait à la fois notre inculture et nos prétentions culturelles. Dans Félicité, il s'interrogeait sur la place démesurée qu'occupent les vedettes dans nos vies, et tout particulièrement Céline Dion.

Dans Ennemi public, il dénonçait la déresponsabilisation d'une société éternellement à la recherche d'un bouc émissaire. Et enfin dans Chante avec moi, un spectacle choral mettant en scène 50 choristes, il examinait la dictature de cette chanson dont nous sommes à la fois les héros et les victimes dociles.

Le voilà qui revient au FTA du 31 mai au 4 juin avec Polyglotte, une pièce après-Charte des valeurs dont les héros sont les immigrants.

L'immigration

Qu'est-ce qu'Olivier Choinière, le cadet des cinq enfants d'un chiro et d'une infirmière, né à Granby, élevé à Québec, qu'est-ce qu'un gars comme lui peut connaître de l'immigration?, me suis-je demandé en allant à sa rencontre.

Le gars de Granby, aujourd'hui un Montréalais pur béton, m'attendait aux Écuries, ce merveilleux petit théâtre, rue Chabot, déposé au milieu des maisonnettes et des abris Tempo de Villeray, tel un ovni ou plutôt un ocni: un objet culturel non identifié.

Choinière, qui est un des six codirecteurs, y travaille depuis 2009. C'est dire que tous les jours depuis six ans, en quittant Parc-Ex où il réside, pour aller créer dans Villeray, il a croisé des centaines, voire des milliers d'immigrants. Mais ce n'est que cette année qu'il a décidé de se pencher sur leur cas.

«Le théâtre québécois est fondamentalement blanc et francophone, se désole-t-il. Le milieu culturel est très refermé sur lui-même, le théâtre encore davantage, et je m'inclus dans le lot.

«C'est pourquoi, dans la foulée de l'après-Charte, j'ai cherché une façon de provoquer un échange réel avec tous ces gens que je côtoie dans la rue et dont je ne retrouve aucune représentation sur nos scènes.»

L'idée de Polyglotte est aussi née d'un cadeau. Un jour, un ami de Choinière lui a offert une collection de vinyles datant des années 60. C'étaient des disques de conversation enregistrés par Henri Bergeron à l'intention des nouveaux arrivants qui voulaient apprendre le français et s'informer des mérites de leur nouveau pays. Les vinyles dormaient dans le sous-sol d'une famille grecque qui avait dû les écouter jusqu'à la lie à son arrivée au Canada.

«C'est là que m'est venue l'idée d'un show qui ne serait pas tant sur l'immigration que sur notre façon de nous percevoir et de nous présenter aux immigrants. Le discours qu'on leur tient sur le Canada, un pays hautement critiquable, n'a parfois aucun bon sens.»

Un projet exigeant

Polyglotte prend la forme d'une cérémonie de citoyenneté détournée, dans les deux langues, et avec l'Ô Canada en prime. Pour qu'elle soit crédible, Choinière a cherché à ce que la diversité prime. Ainsi, ses neuf interprètes viennent d'Haïti, d'Iran, de Colombie, du Mexique, de la France, de la Guyane, et j'en passe.

Mais l'aventure, qui lui a pris un an à monter, a été périlleuse. Quelques semaines après le début des répétitions, Choinière a perdu la moitié de sa distribution. Personne n'est mort. Il n'y a pas eu d'incendie ni de drame. Seulement une demi-douzaine de circonstances atténuantes pour la demi-douzaine d'interprètes qui ont dû quitter son projet.

J'écris interprètes, mais il ne s'agit pas d'acteurs professionnels ni même d'acteurs amateurs. Il s'agit, dans les faits, d'immigrants fraîchement débarqués au pays ou installés ici depuis un temps.

Choinière les a recrutés dans le voisinage, mais surtout avec l'aide d'organismes communautaires comme Les petites mains ou le Centre de francisation Yves Thériault.

Il avoue d'emblée que c'est à ce jour son projet le plus compliqué et le plus exigeant. D'abord parce que ses interprètes ont d'autres chats à fouetter que de répéter pour les beaux yeux de leur metteur en scène. Ils ont des horaires atypiques, des emplois précaires, des enfants à charge et plus de responsabilités qu'ils peuvent parfois en assumer. Mais aussi parce que nouveaux dans ce pays, ils ne veulent pas faire de vagues ni heurter les sensibilités de la société d'accueil.

Or, sans jamais leur tordre le bras, Choinière a néanmoins cherché, au fil de ses ateliers, à les entraîner dans un espace critique. Il leur a demandé de se raconter, puis de raconter ce qu'ils pensaient de leur nouveau pays. Il a pris des notes tout le long et parfois, lorsqu'il resservait à ses interprètes certaines de leurs réflexions, ceux-ci prenaient un peu peur et demandaient à ce que telle réflexion soit biffée.

À plusieurs reprises, Choinière a été obligé de leur rappeler qu'ils vivaient dans une démocratie et qu'ils avaient droit à leurs opinions. «Cette pièce, dans le fond, est une sorte de grand écart entre le point de vue des immigrants et le mien.»

Les attentes

Autre facteur de difficulté: les attentes de ceux qui aiment et suivent son théâtre.

«Chaque fois que j'annonce le sujet de la pièce, on me demande si je vais parler des jeunes djihadistes, ou des politiques de Harper en immigration, ou de je ne sais quoi encore. Le sujet est piégé d'avance, mais d'une certaine façon, ça m'oblige à me mettre en danger, et c'est pour ça que je fais du théâtre. Pour prendre des risques. Pas pour dire que tout est beau, que tout va bien et que le Canada est le meilleur pays au monde.

«En fait, plus ça va avec Harper et ses politiques, plus le Canada m'apparaît comme un pays étranger. Plus je me sens comme un immigrant dans mon propre pays.»

Venant de la part d'un artiste qui, à l'automne dernier, a reçu du Canada le prix Siminovitch, le prix de théâtre le plus prestigieux du pays, assorti d'une bourse de 100 000$ (dont il a donné le quart à Annick Lefebvre), ces paroles distillent une certaine ingratitude.

Après tout, Olivier Choinière ne vit pas en Syrie ou en Somalie. Il peut créer en toute liberté et sans en payer le prix de sa vie.

Mais si je me fie à son discours d'acceptation le soir de la remise du prix, Olivier Choinière aime être dur avec les autres comme avec lui-même. Être dur avec le théâtre, c'est lui assurer une bonne santé, avait-il affirmé ce soir-là. Il avait aussi dit détester le théâtre pour l'aimer plus sincèrement. Pourra-t-il un jour en dire autant du Canada? La question reste entière.

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Polyglotte, aux Écuries, jusqu'au 4 juin.

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