Fellag et Mehdi Bousaidan: entre deux rires

Fellag et Mehdi Bousaidan... (Photo Hugo-Sébastien Aubert, La Presse)

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Fellag et Mehdi Bousaidan

Photo Hugo-Sébastien Aubert, La Presse

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Pour le Québec, il est Monsieur Lazhar. Mais pour plusieurs générations de Français et d'Algériens, Mohamed Fellag est avant tout un humoriste dont les sketchs sont de véritables pièces d'anthologie. C'est le cas de Mehdi Bousaidan, jeune humoriste québécois en vedette dans la série télé Med, sur les ondes de Vrak, et sur le point d'amorcer le rodage de son tout premier spectacle solo. La Presse a profité du passage en ville de Fellag, venu présenter son dernier spectacle à l'Olympia, afin de les faire se rencontrer. Conversation avec deux enfants de l'Algérie dont la destinée les a menés vers la Belle Province.

Vous avez tous les deux quitté l'Algérie pour vous installer au Québec. Dans quel contexte s'est passée votre migration?

Fellag: Au début des années 70, il y avait un bureau du FLQ à Alger, qui à l'époque était «la Mecque des révolutions»: tous les pays qui voulaient se libérer du colonialisme ou qui combattaient une dictature avaient été accueillis. On a même reçu de grands bandits comme Carlos! J'allais régulièrement discuter avec deux Québécois du petit bureau du FLQ et ils me racontaient ce qui se passait. Par la suite, j'ai rencontré des artistes québécois et j'ai eu envie d'aller visiter cette province jeune, inventive et laïque. Il y avait une créativité énorme d'un point de vue théâtral et cinématographique au Québec. J'adorais Gilles Carle, qui était pour moi le Fellini du cinéma québécois. J'ai quitté l'Algérie sous la dictature de Boumédiène. La culture y était devenue un luxe et l'Algérie «socialiste» n'en voulait plus. Je ne pouvais plus créer, j'ai donc décidé d'aller au Québec où j'ai vécu de 1978 à 1982. J'étais un jeune comédien qui avait envie de voyager, de découvrir la musique, le théâtre et le cinéma québécois et tout ce que la Révolution tranquille avait pu apporter à ce pays. Pour vivre, j'ai fait tous les métiers: barman, cuisinier, etc. Je n'ai jamais joué au cinéma ou au théâtre, car c'était la grande époque du joual sur scène. Je me suis ensuite installé à Paris pendant quatre ans. Je suis parti en vacances deux semaines en Algérie et je me suis aperçu que sur le plan culturel, les choses avaient bougé. J'ai décroché le rôle principal d'une pièce au Théâtre national algérien. Finalement, je suis resté, mais j'ai été forcé de m'exiler à nouveau dans les années 90.

Mehdi Bousaidan: C'est à cette époque que ma famille a décidé de quitter l'Algérie, alors en pleine guerre civile. J'avais 5 ans quand nous sommes partis pour Montréal, en 1995.

Fellag: Tu es né quand j'ai quitté l'Algérie. Ça commençait à vraiment chauffer en 1992-1993. Il y a eu 200 000 morts! Tout le monde était visé, pas juste des artistes et des intellectuels. Je suis parti parce que je n'arrivais plus à travailler. Il n'y avait plus de films ni de théâtre. Je suis parti en France, où j'habite depuis maintenant 22 ans.

Que représente Fellag pour vous, Mehdi?

Mehdi Bousaidan: On regardait tous ses spectacles à la maison avec mes parents. C'était le seul humoriste qu'on suivait à l'époque, et souvent on revoyait le même spectacle plusieurs fois! Ça faisait partie de nous. Quand on est arrivés au Québec, j'ai commencé à regarder des humoristes québécois, mais on n'avait pas vraiment de représentant sur scène en tant qu'immigrés. Beaucoup plus tard, il y a eu Rachid Badouri. J'ai toujours eu un problème identitaire. Le jour de l'indépendance de l'Algérie, je me sentais mal de tenir un drapeau algérien, et le jour de la Saint-Jean, je ne savais pas si je pouvais tenir celui du Québec. De la même manière que j'ai écouté les spectacles de Fellag quand j'étais petit, je voulais que les gens ici puissent s'identifier à quelqu'un quand je me suis lancé en humour.

Fellag: Moi, j'ai retrouvé ma route à 45 ans en France au carrefour des cultures algérienne et française. Je ne suis pas français, je ne suis pas un Pierre Desproges ni un Coluche typiquement parisiens. Ma place est dans l'entre-deux. Je dois faire passer les milliards de noeuds qui se sont créés entre les deux pays et que je possède en moi. Je connais tous les clichés des uns envers les autres, les blessures, la moquerie. Je joue là-dessus pour ouvrir, tout en étant irrévérencieux. Le destin a fait que ma voie se trouve là. Et j'encourage Mehdi à continuer d'explorer ce qui fait le Québec.

Ces croisements culturels font votre force à tous les deux en tant qu'humoristes. Mais est-ce parfois difficile de conserver une certaine universalité dans vos propos?

Mehdi Bousaidan: Amin Maalouf disait que nous sommes tous une équation. Je ne suis pas plus québécois qu'algérien, je suis une synthèse des deux. C'est quand j'ai compris ça que j'ai commencé à écrire. La même blague va faire rire les Québécois et les Algériens, mais peut-être pas forcement pour la même raison. J'ai beaucoup étudié la culture québécoise, mais je garde ma mentalité algérienne et je joue beaucoup avec ça. J'ai quand même quelques numéros réservés à un public maghrébin. Et quand je vais en France, je garde sensiblement les mêmes numéros. J'adapte juste certains mots.

Fellag: Quand j'ai débarqué en France, j'ai dû franciser mes spectacles pour toucher ce que j'aime appeler le «public de France». J'ai mis trois ans pour trouver ma voie entre les deux frères ennemis que sont la France et l'Algérie. L'humour permet d'ouvrir une porte énorme entre les gens. Comme le dit si justement Gérard Jugnot: «Le rire, comme les essuie-glaces, permet d'avancer même s'il n'arrête pas la pluie.» Bled Runner sera mon premier spectacle d'humour à Montréal même si Juste pour rire m'a demandé à plusieurs reprises de venir jouer dans le cadre de son festival. Mais mon précédent spectacle Petits chocs des civilisations était une adresse aux Français. Ça n'aurait pas fonctionné à Montréal. Celui-ci est beaucoup plus universel. Je l'ai appelé Bled Runner, un peu pour boucler la boucle des folles histoires algériennes, 21 ans après mon tout premier spectacle qui s'intitulait Djurdjurassique Bled. Je vais raconter l'histoire d'un Algérien depuis son enfance en Algérie dans les années 50, de la présence française jusqu'à aujourd'hui. Pour ce faire, j'ai réécrit les morceaux les plus universels de mes anciens spectacles et repris les numéros les plus connus pour les refaire. Il y a également un tiers du spectacle qui est complètement nouveau.

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Bled Runner, de Fellag, les 24, 25 et 26 novembre à l'Olympia de Montréal.

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