Dieudonné, symptôme d'une France désabusée et morcelée

Dieudonné... (Photo: archives AP)

Agrandir

Dieudonné

Photo: archives AP

Partage

Partager par courriel
Taille de police
Imprimer la page
Martine Nouaille
Agence France-Presse
Paris

Dieudonné, le comique controversé qui fait rire son public avec des sketchs antisémites lui ayant valu l'interdiction de son dernier spectacle, est le symptôme d'une société française désabusée et de plus en plus morcelée, selon des analystes.

«Le phénomène Dieudonné est le symptôme d'un malaise social global, touchant particulièrement la jeunesse (...) il nous montre la fragmentation conflictuelle de la société française, où la vie civique existe de moins en moins, où l'imaginaire politique est vide», estime le sociologue Pierre-André Taguieff.

«La société française est morcelée, fragmentée, beaucoup plus qu'on ne peut le supposer», s'alarme le président de la Ligue des droits de l'Homme (LDH) Pierre Tartakowski. Et Dieudonné «est un mélange explosif de populisme et de haines multiples».

La LDH a fait condamner en 2009 Dieudonné à une amende pour injure raciale, pour avoir fait monter sur scène le négationniste Robert Faurisson. D'autres condamnations ont suivi et jeudi le conseil d'État, la plus haute juridiction administrative française, a confirmé l'interdiction de son spectacle demandée par le ministre de l'Intérieur, avec l'argument qu'il menaçait gravement l'ordre public.

«On ne peut pas tolérer la haine de l'autre, le racisme, l'antisémitisme, le négationnisme, ce n'est pas possible, ce n'est pas cela la France», a commenté le ministre Manuel Valls.

Sept décennies après la seconde guerre mondiale et la Shoah, un public composite où se côtoient des sympathisants de l'extrême-droite et de l'extrême-gauche, des jeunes issus de l'immigration, de jeunes actifs diplômés, rit de bon coeur lorsque Dieudonné, sous couvert de dénoncer le «sionisme», tourne en dérision la mémoire des victimes de l'extermination nazie ou surfe sur des thèses complotistes où le juif a le mauvais rôle.

Le «retour du refoulé»

Dans certains de ses sketchs, qui recueillent un énorme succès sur internet, «les juifs restent une puissance occulte qui tire les ficelles de l'Histoire du monde, la figure répulsive comme dans les Protocoles des Sages de Sion», le célèbre faux antisémite écrit au début du 20 siècle, souligne Pierre-André Taguieff. «Dieudonné fait ainsi sauter la frontière fictive qui peut exister entre antisionisme radical et antisémitisme».

Le phénomène Dieudonné, «c'est le retour du refoulé», selon Pierre Tartakowski. Depuis l'affaire Dreyfus, officier juif condamné à tort pour trahison à la fin du 19e siècle, l'antisémitisme, s'il a beaucoup reculé en France, n'a pas disparu, et cela en dépit d'un «travail de mémoire» sur la Shoah ou de la reconnaissance - longue à venir - du rôle joué par les autorités françaises dans la déportation des juifs.

«Le catéchisme antiraciste dysfonctionne, il provoque soit l'ennui, soit un ras-le-bol», constate Pierre-André Taguieff.

«Il y a eu des maladresses dans la manière dont en France et en Europe, on est passé d'un refus de reconnaissance des responsabilités à l'omniprésence du thème de la Shoah», estime le politologue Jean-Yves Camus. «Une omniprésence qui va de pair avec des réticences de la société à admettre les discriminations qui affectent d'autres catégories de la population, et qui nourrissent le ressentiment».

Mais selon lui un autre phénomène inquiétant grandit : «une partie de la population issue des minorités visibles a du mal à admettre le cadre culturel de la France».

Avec sa «quenelle», geste obscène et ambigu qu'il présente comme «antisystème», Dieudonné ravit aussi «des gens qui se pensent trahis par les élites», relève Pierre Tartakowski.

«Dieudonné séduit une jeunesse dépolitisée qui ne croit à rien, qui rit de tout, pour laquelle la dérision fait figure de position politique», ajoute Pierre-André Taguieff.

Le comique devenu tribun «se pose à la fois en victime et en héros qui s'élève courageusement contre le pouvoir établi», ajoute-t-il.

Pour Jean-Yves Camus, «ses fidèles sont des gens qui pensent que les médias classiques, les politiques, les élites mentent et que la vérité se trouve sur internet, royaume de l'invérifiable, de l'absence de hiérarchie des idées et des normes».




À découvrir sur LaPresse.ca

publicité

publicité

Les plus populaires : Arts

Tous les plus populaires de la section Arts
sur Lapresse.ca
»

publicité

publicité

Autres contenus populaires

publicité

image title
Fermer