Michel Tremblay et Pierre Filion: le gardien de l'oeuvre

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À l'occasion de la sortie de son nouveau livre, Le peintre d'aquarelles, nous avons organisé une rencontre entre Michel Tremblay et son éditeur Pierre Filion, avec qui il collabore depuis une trentaine d'années chez Leméac.

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Josée Lapointe

Aussi important soit-il, un auteur ne travaille jamais seul. À l'occasion de la sortie de son nouveau livre, Le peintre d'aquarelles, nous avons organisé une rencontre entre Michel Tremblay et son éditeur Pierre Filion, avec qui il collabore depuis une trentaine d'années chez Leméac. Conversation entre deux hommes qui se complètent autant qu'ils se respectent.

Pierre, est-ce que vous êtes un peu comme le deuxième cerveau de Michel Tremblay?

Pierre Filion: Non. Michel a ses deux hémisphères bien en forme.

Michel Tremblay: Il faut l'expliquer au grand public : un éditeur, ce n'est pas juste quelqu'un qui publie des livres. Un bon éditeur travaille avec ses auteurs.

PF: C'est quelqu'un qui accompagne une oeuvre. Les éditeurs, ce sont des accompagnateurs d'oeuvres à mesure qu'elles se déploient.

MT: C'est une chose que le public ne sait pas.

PF: Michel est particulier. C'est vraiment l'écrivain le plus particulier de la maison. Il envoie ses textes à mesure qu'il les écrit. Quand il commence un livre, chaque dimanche, je reçois 10, 15 nouvelles pages, sans savoir ce qui s'en vient la semaine suivante. C'est une confiance immense pour un éditeur.

Je vous regarde aller depuis que je suis arrivée... Vous deux, vous n'arrêtez jamais de parler?

MT: On parle beaucoup en travaillant. Quand on fait des corrections, il s'assoit à côté de moi, et on fait ça page par page. Il y a des corrections que je refuse, des corrections que j'accepte.

Pierre, vous n'hésitez jamais à lui proposer un changement?

PF: Je n'ai jamais hésité. Ce n'est pas un homme compliqué, Michel Tremblay, pas un styliste qui fend les virgules en quatre.

MT: Ce que je fais n'est jamais coulé dans le bronze. Et quand c'est meilleur, c'est meilleur. Probablement qu'on est beaucoup d'écrivains comme ça, mais on commet des anglicismes sans s'en rendre compte. Alors si l'autre mot est mieux, il est mieux, c'est tout. Et mon livre est meilleur.

PF: Par exemple, «garder le contrôle», c'est un anglicisme. Ça fait deux ou trois fois qu'il l'utilise récemment, alors qu'il ne l'utilisait pas avant.

Pierre, vous êtes capable de dire en quelle année Michel a utilisé une expression précise et en quelle année il a cessé de le faire. C'est impressionnant.

MT: Il y a deux spécialistes de mon oeuvre. Serge Bergeron, qui est coauteur du dictionnaire L'univers de Michel Tremblay, et Pierre Filion. Ils connaissent plus ce que j'ai écrit que moi-même. Bergeron, c'est plus factuel ; Pierre, c'est plus dans l'écriture.

PF: C'est l'esthétique, la cohérence des tons, des tonalités. Je connais son registre.

MT: Il est incroyable pour trouver les phrases dans un livre. Je ne sais pas comment il fait. Il dit: «Attends, je vais te rappeler.» Il me rappelle cinq minutes après, et la phrase, il l'a trouvée! Moi, ça m'aurait pris trois semaines.

Le peintre d'aquarelles... (Image fournie par Leméac) - image 2.0

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Le peintre d'aquarelles

Image fournie par Leméac

Vous avez fait combien de livres ensemble?

MT: Ah! mon Dieu! Tout depuis 1989.

PF: Avant aussi, mais moins. Une quarantaine de livres peut-être en tout. Le nombre importe peu. On a développé une collaboration de cohérence d'écriture, d'univers, de possibilités et de chronologie.

C'est pour ça que j'ai dit que vous étiez son deuxième cerveau.

PF: Non. Je suis un accompagnateur, un accordeur. Un certain gardien de l'oeuvre. C'est rare que tu aies un écrivain qui a ce profil-là.

MT: Je ne comprends pas les écrivains qui se rebiffent, qui n'acceptent pas qu'on change une virgule. C'est de l'orgueil, strictement. Deux cerveaux valent mieux qu'un.

Qu'est-ce que Pierre a apporté à votre oeuvre?

MT: C'est comme une lumière quand tu travailles. Quelqu'un qui te guette, qui éclaire.

Vous travaillez en toute confiance?

MT: Si on n'avait pas confiance, on se serait séparés. On ne s'est jamais chicanés, jamais engueulés.

PF: Des fois, Michel se bat avec les correctrices. Il y a une tannante qui change toujours son plus-que-parfait pour de l'imparfait, mais je lui donne raison à lui. C'est toujours l'écrivain qui a raison sur des choses esthétiques comme ça. Il faut développer une oreille pour chacun.

Parlons un peu du Peintre d'aquarelles...

MT: Ça s'est passé ici, on était justement assis comme ça, à ma table.

PF: C'est comme ça que les livres prennent forme.

MT: Je voulais parler de la vieillesse, mais tellement de belles choses ont été écrites sur le sujet! Un matin, Pierre vient ici, on prend un café et je lui raconte ça. Il me dit, du tac au tac: «C'est drôle, je pensais à ça, ça fait longtemps qu'on n'a pas entendu parler de Marcel. Tu l'as abandonné en 89 dans Un objet de beauté

PF: Un objet de beauté, c'était en 1996.

MT: Ah oui, c'est vrai.

PF: En 1989, c'était Marcel poursuivi par les chiens.

MT: Donc, il m'a dit: «Tu n'en as jamais reparlé.» J'ai fait: «Merci, j'ai mon livre!»

Pourquoi on aime tant Marcel?

PF: On peut penser qu'il fait pitié, mais c'est un des personnages les plus riches de Michel. Il est schizophrène, il est d'une souffrance insupportable, et d'une liberté totale. Il peut tout inventer. Il s'est tout permis. Il a inventé toute la culture. Qui peut ne pas être heureux de ça?

Ce livre, c'est aussi un hommage à l'art en général?

PF: Oui, comme lieu de survie.

MT: De ma part, en prenant un deuxième art pour parler de l'art. Plutôt que de parler de l'écriture directement, ce que les écrivains font souvent, je fais ma déclaration d'amour à l'art en parlant de la peinture.

Pierre, êtes-vous encore étonné par Michel Tremblay?

PF: Parfois, je suis emporté, parfois, mon seul commentaire est: «C'est bon, continue.» Je ne suis pas toujours à m'enthousiasmer et me rendre fou, il ne supporterait pas. Michel aime être aimé, mais il n'aime pas la flatterie.

MT: J'accepte les compliments, mais pas le flattage.

PF: Quand c'est bon, je suis heureux pour lui. Et pour l'éditeur, car c'est l'oeuvre qu'on défend.

MT: Ça va faire 50 ans en 2019 que je suis avec Leméac.

PF: Et la maison a 60 ans cette année. Ça vous donne une idée.

MT: Je suis fidèle en amitié, en amour et en travail.

PF: Michel est fidèle aussi à ses personnages et à son esthétique.

L'oeuvre de Tremblay, c'est combien de personnages?

PF: Presque 3000, qui font environ 5000 apparitions d'un roman à l'autre.

Chaque automne, on dit que c'est l'automne Tremblay. Plus particulièrement encore cette année, avec trois productions et deux gros prix gagnés en moins d'un mois...

MT: Ce sont des hasards. Demain matin, Montréal m'attend, au départ, ne devait être présenté que pendant les FrancoFolies, en juin. Enfant insignifiant!, je l'avais proposé il y a un an chez Duceppe. Le conte de Noël de l'OSM, c'est un hasard aussi. Et les prix, ben, les prix, ça s'est rajouté.

Quelle vie souhaitez-vous au Peintre d'aquarelles?

MT: La vie des autres livres. Je n'ai pas l'intention d'arrêter, mais si j'arrêtais, je serais content que ce soit mon chant du cygne. Mais je n'ai jamais pensé à ça: j'espère juste que les gens qui m'ont suivi vont continuer à me suivre.

PF: Moi, j'y pense. L'intérieur de l'écriture de ce livre est à part. Ça va donner une autre résonance. Ce n'est pas Le temps retrouvé de Proust, mais quand même, il revient sur la vie de Marcel, sa mère, ses conversations avec son chat Duplessis.

MT: Quand il dit à Duplessis de partir son moteur...

PF: Toute cette mythologie... Il est déjà mythifié, Marcel, et il revient nous visiter. Pour moi, ce n'est pas un livre comme les autres. Il est hors cycle, le bout du lasso. C'est un grand livre.

MT: Enfin, il le dit!!!

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Le peintre d'aquarelles. Michel Tremblay. Leméac. 160 pages.




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