Salman Rushdie: entre la raison et la déraison

Après le très introspectif Jospeh Anton, paru en... (Photo Chris Young, archives La Presse Canadienne)

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Après le très introspectif Jospeh Anton, paru en 2012, Salman Rushdie lance Deux ans, huit mois et vingt-huit nuits, qui évolue entre la fable philosophique, la satire déjantée, la politique-fiction et... le roman d'amour.

Photo Chris Young, archives La Presse Canadienne

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C'est un roman où l'on voit des réservoirs d'eau se transformer en urine. Où un jardinier se retrouve du jour au lendemain en train de léviter et ne parvient pas à redescendre au sol. Un roman où un tyran au visage poupin ordonne à tous ses sujets d'adopter sa coupe de cheveux ridicule. Et où New York est menacé par des créatures magiques livrées dans un combat à finir entre la raison et la déraison...

Bienvenue dans l'imaginaire foisonnant de Salman Rushdie dont la plus récente oeuvre, Deux ans, huit mois et vingt-huit nuits, clin d'oeil aux contes des Mille et une nuits, évolue entre la fable philosophique, la satire déjantée, la politique-fiction et... le roman d'amour.

Au point de départ, il y a la rencontre entre une créature surnaturelle, une djinn prénommée Dounia, et un philosophe du XIIsiècle, Ibn Rushd. Mieux connu sous le nom d'Averroès, celui-ci ne présente, en passant, aucun lien de parenté avec l'auteur. En revanche, Salman Rushdie se retrouve un peu en ce penseur progressiste, proche d'Aristote et malmené par ses contemporains. Neuf siècles après leur rencontre, Dounia et ses descendants tenteront de sauver New York d'une armée de djinns maléfiques, qui propulsent le monde vers le chaos.

«Si je devais résumer mon livre, je dirais qu'on y retrouve deux dynamiques différentes. D'un côté, c'est le combat entre la raison et la déraison. De l'autre côté, j'évoque ce qui arrive quand ces deux forces s'unissent et quand elles se séparent.»

Le mariage entre raison et déraison peut donner ce qu'il y a de meilleur dans l'humanité: le merveilleux, la littérature, l'art. «Mais leur divorce peut produire des monstres.»

Salman Rushdie n'a définitivement plus envie de parler de la fatwa dont il a été la cible après la publication des Versets sataniques. Il a dit tout ce qu'il avait à dire à ce sujet dans son livre précédent, Joseph Anton, une brique introspective de 700 pages où il raconte ce que le décret de l'ayatollah Ruhollah Khomeiny a changé dans sa vie.

Son nouveau livre le conduit en quelque sorte aux antipodes du précédent. «Je voulais m'éloigner aussi loin que possible de moi-même, me trouver à l'autre extrémité du spectre.»

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Deux ans, huit mois et vingt-huit nuits, de Salman Rushdie

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Une fable prémonitoire?

Autant Joseph Anton était ancré dans la réalité d'un homme menacé d'assassinat, autant Deux ans, huit mois et vingt-huit nuits tient d'une allégorie fantaisiste, écrite moitié comme une fable classique, moitié comme un roman moderne, située dans un avenir très rapproché.

Salman Rushdie était déjà en train de décrire cet univers en proie à l'offensive d'une armée de créatures maléfiques quand le groupe armé État islamique a commencé à faire parler de lui. «Je n'avais jamais entendu parler d'eux, j'ai complètement inventé cette histoire, mais l'actualité m'a rattrapé», dit l'écrivain qui refuse de s'attribuer un pouvoir prophétique pour autant. Mais qui n'en a pas moins été troublé par le caractère prémonitoire de son récit.

Salman Rushdie vit à New York depuis 17 ans. C'est assez pour pouvoir naturellement situer ses livres dans cette ville. Et pour intégrer son pays d'adoption dans sa vision du monde et ses inspirations littéraires.

Quand il évoque les forces maléfiques qui s'acharnent à mettre le monde sens dessus dessous, il ne pense pas seulement à l'obscurantisme religieux dont il a été personnellement victime, par exemple. Il pense aussi aux maux d'une Amérique en proie à la cupidité, à la soif de pouvoir et au mensonge.

«Les forces les plus dangereuses à l'oeuvre aux États-Unis actuellement, ce sont les mensonges éhontés qui permettent à la droite de construire un discours sans aucun lien avec la réalité.»

Comme toute une génération d'écrivains américains venus de l'étranger, Salman Rushdie a réalisé qu'il avait apporté avec lui «des valises d'histoires», remplies de fables et de contes dont il s'est inspiré en écrivant son dernier roman. «Je me suis dit: ouvrons ces valises et voyons ce qui arrivera.»

Dans ces valises, il y avait du folklore pré-islamique, mais aussi des inspirations plus modernes. «J'ai beaucoup pensé à Franz Kafka en écrivant ce livre. À la manière dont chacun des chapitres du Château constitue une sorte de farce, ou à Métamorphose, à cette idée amusante de montrer un homme en train de se transformer en un insecte géant.» Une légèreté qui n'enlève rien à la gravité du propos de l'auteur.

Le dernier opus de Salman Rushdie se prête à différents niveaux de lecture, souligne l'auteur. «C'est aussi une métaphore des forces obscures et lumineuses qui se livrent une bataille à l'intérieur de chacun de nous.»

Nous avons tous, à l'intérieur de nous, une part de «djinn», cette créature fantasque, déraisonnable, indescriptible, mystérieuse - et dotée d'une libido illimitée. Ce «djinn intérieur» est en dialogue perpétuel avec notre part plus sage. Quand celle-ci l'emporte, il y a un prix à payer...

À la fin du livre, les forces de la raison l'emportent contre celles de la déraison. Il y a un apaisement. Mais l'humanité y perd sa part de rêve et d'imaginaire.

Une fin douce-amère? «Je voulais terminer par une fin heureuse, c'est la fin la plus optimiste de tous mes livres, mais je ne voulais pas non plus terminer par un bête happy end», explique Salman Rushdie.

Avant de citer l'écrivain italien Antonio Gramsci qui opposait «le pessimisme de l'intellect à l'optimisme de la volonté».

«Oui, on peut regarder le monde et voir qu'il ne va pas bien, mais nous n'en devons pas moins croire en notre capacité de changer les choses.»

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Deux ans, huit mois et vingt-huit nuits. Salman Rushdie. Actes Sud. 320 pages.

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