Boualem Sansal: le roman de toutes les peurs

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Retenu dans les premières listes de tous les principaux prix littéraires français, le nouveau roman de Boualem Sansal est campé dans un monde post-apocalyptique dominé par un régime religieux totalitaire.

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(Paris) S'il y a un roman qui se démarque dans cette rentrée littéraire française plutôt éclatée, c'est bien 2084 de l'écrivain algérien Boualem Sansal, qui a réussi le tour de force d'être sur les premières listes de tous les prix littéraires. Dans ce clin d'oeil assumé à 1984, Sansal nous transporte dans un monde post-apocalyptique où un régime religieux totalitaire occupe tout l'espace, après avoir aboli le passé. Bienvenue en Abistan, aussi bien dire en enfer.

Nous rencontrons Boualem Sansal dans les mythiques bureaux de Gallimard, à Paris. L'écrivain, avec ses longs cheveux blancs noués en queue de cheval, est d'une grande humilité, malgré un agenda délirant en pleine saison des prix littéraires. On a l'impression de rencontrer, dans le décor d'un autre siècle, un hippie qui n'a pas décroché de ses idéaux de liberté.

Boualem Sansal est l'un des rares écrivains, avec Kamel Daoud, à pourfendre publiquement l'islamisme qui a ravagé son propre pays, l'Algérie, où il vit toujours, malgré les menaces. C'est aussi pourquoi Sansal fait sensation dans les médias occidentaux et il n'en est pas dupe.

«Oui, ce livre peut se prêter à toutes les manipulations et utilisations», répond-il, lorsque nous lui demandons s'il craint d'être récupéré par de mauvais lecteurs. «Les gens de l'extrême droite peuvent dire: "Regardez, vous pensez qu'on est racistes, regardez, c'est un Algérien de culture musulmane qui dit ça." Mais il y a aussi des gens qui font une autre lecture, celle d'un roman qui dénonce tous les systèmes totalitaires, ceux d'hier, d'aujourd'hui et de demain. C'est pour cela que je n'ai pas voulu appeler le dieu Allah, que j'ai voulu transformer tout ça en me disant que, de toute façon, s'il y a un système totalitaire dans 50 ans, de caractère religieux, il sera forcément très influencé par l'islam, parce que c'est la dernière religion qui est encore pleine d'énergie.»

«Quand je vois dans mon propre pays ce qu'est l'islamisme aujourd'hui, et ce qu'il était il y a à peine 10 ans, c'est très différent. Dans ses stratégies, son vocabulaire, ses démarches. Les gens changent, les techniques changent, l'environnement change, les religions changent.»

Le roman 2084 donne effectivement l'impression d'un univers ayant muté après de terribles guerres remportées par quelque chose qui pourrait être le groupe État islamique. C'est le coup de génie de ce roman de ne pas utiliser les termes actuels, tout en laissant transparaître dans l'histoire quelques vestiges d'un passé qui est notre présent. Toute découverte venant contredire la version officielle doit être détruite - on pense alors aux ravages de Daesh dans la cité antique de Palmyre. «Ça va même plus loin. Il faut aussi supprimer le témoin de la destruction de l'Histoire. C'est ce que George Orwell montre très bien dans son roman», note l'écrivain.

Nous sommes en Abistan, empire créé par le prophète Abi, délégué du dieu unique Yölah. On y parle un langage appauvri, tout est surveillé, le seul divertissement est le spectacle de châtiments et d'exécutions publics, le seul voyage autorisé est le pèlerinage. Nous suivons le personnage principal, Ati, qui, revenant du sanatorium, traverse ce territoire impossible à délimiter et chez qui se développe tranquillement le doute, poison impardonnable dans une société dominée par la pensée unique. Existe-t-il quelque chose d'autre au-delà d'une mythique frontière de l'Abistan, dont on ne sait pas si elle existe seulement?

Désorientation totale

Il ne faut pas se laisser décourager par les premières pages étranges de 2084, car la suite procure un sentiment puissant, comparable à celui qu'on a pu vivre à la lecture de La route de Cormac McCarthy. Et de 1984 d'Orwell, bien sûr. Cette perte absolue de repères est voulue par son auteur.

«Il y a deux choses auxquelles je tenais pendant tout le roman», explique Boualem Sansal, qui avoue aimer la science-fiction permettant d'illustrer des mondes «extrêmes». «C'est de maintenir le lecteur dans une désorientation totale. La deuxième chose, c'est la terreur, mais sans utiliser le vocabulaire de la terreur. C'est un état destiné au lecteur. Or, les gens qui vivent dans ces systèmes-là, ça leur apparaît naturel. Ils sont heureux. J'ai vu dans mon pays, sous la domination islamiste dans les années 90 - les démocrates étaient constamment terrorisés, évidemment, comme dans la position du lecteur de mon roman - que pour l'immense majorité des gens, non, ça faisait partie de leur univers, ils avaient intégré ça. Ils avaient tous plus ou moins basculé dans l'islamisme, ou en tout cas dans le rejet total et violent du régime, donc ça paraissait presque bénéfique. Ça m'étonnait beaucoup et ça me révoltait aussi.»

Le roman 2084 a beau être une fiction, on sent bien qu'il s'ancre dans le vécu de l'écrivain, qui a connu son lot de problèmes dans son pays pour ses prises de position. Ingénieur de formation, il est devenu écrivain parce que le pouvoir l'avait mis au chômage. Boualem Sansal a vécu sous différents régimes, tous hostiles à la parole libre.

«Le système totalitaire est rassurant. Et les gens s'adaptent aux systèmes totalitaires, c'est comme ça.»

«Le grand malheur de l'homme est qu'il est porteur d'angoisses. Angoisse de la vie, de la mort, du malheur, du chômage, de la maladie. Il navigue d'une douleur à l'autre, il sent que ça le prive de beaucoup de choses, du vrai bonheur, de la vraie liberté. Le système totalitaire, quand il a relativement réussi, gère tout. Et nous transforme en enfant.»

D'où les difficultés des «Printemps arabes», selon lui. «Ce passage d'un paradis artificiel, puisqu'on met les gens dans l'idée qu'ils vivent dans un paradis où le régime les protège contre tout, est difficile. Le rideau se déchire. Cinq jours après, ils découvrent qu'ils doivent prendre en charge tout ce qui l'était par l'État et des bureaucrates invisibles. C'est terrifiant.»

Mondialisation de la terreur

Pessimiste, Boualem Sansal? Inquiet, certainement. «Ce qui est étonnant, c'est le changement d'échelle. Depuis que le monde est monde, nous avons connu l'histoire des groupes. Tribus, pays, États-nations. Depuis la Seconde Guerre mondiale peut-être, conséquence de la mondialisation, il y a une seule histoire qui est en train de s'écrire. Ce qui s'écrit en Algérie en ce moment s'écrit aussi au Canada. C'est une histoire unique et c'est très inquiétant. À l'échelle planétaire, on va aller vers des niveaux de complexité et de violence assez terrifiants. On va parler carrément d'éradication, quoi. Supprimer des peuples. La violence ne suffit pas, il faut des idéologies très puissantes. Ça pourrait venir de la religion et, de toute façon, c'est ce que nous voyons, alors que toutes les idéologies se sont effondrées et ne mobilisent plus personne. Même la démocratie est remise en cause partout.»

A-t-il peur pour lui-même? «Tout le monde a peur, répond-il en riant. La peur fait partie de nos sociétés, elle est là. Les États ne contrôlent plus la violence et n'en ont plus le monopole. Tout le monde peut l'exercer maintenant. Il faut survivre quand on occupe des fonctions plus menacées que d'autres, comme les écrivains, les journalistes, les gens porteurs de parole. Mais voilà, il faut vivre avec. Depuis des siècles, nous vivons dans des sociétés organisées, protectrices, et là, on n'arrive plus à se protéger. La peur, c'est un vrai cancer qui détruit les sociétés. Comme disait le pape François, "il ne faut pas avoir peur". Mais c'est plus facile à dire qu'à faire.»

Boualem Sansal en quelques dates

Né en 1949, en Algérie.

Ingénieur de formation, il est devenu écrivain après avoir été limogé par le ministère de l'Industrie algérien en raison de ses prises de position contre le pouvoir.

Le serment des barbares, son premier roman, est publié en 1999 et reçoit le prix Tropiques.

Il connaît la consécration avec Le village de l'Allemand en 2008, qui a reçu le Grand Prix RTL-Lire.

Il participe en 2012 au Festival international des écrivains à Jérusalem, ce qui lui vaut beaucoup de critiques dans le monde arabe.

En 2015, il publie 2084, qui figure sur les premières listes de tous les prix littéraires en France et est toujours en lice, entre autres, pour le Goncourt.

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2084 - La fin du monde. Boualem Sansal. Gallimard, 274 pages.

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