Louise Penny: en quête de soi

Un polar intime, c'est donc possible? C'est en tout cas ce qu'a accompli Louise... (PHOTO SIGRID ESTRADA)

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Marie-Christine Blais
La Presse

Un polar intime, c'est donc possible? C'est en tout cas ce qu'a accompli Louise Penny avec la dixième enquête d'Armand Gamache, intitulée Un long retour. Un polar qui tient autant de l'enquête que de la quête, en quelque sorte, dont les personnages se promènent des Cantons-de-l'Est à l'Écosse, de Paris à Baie-Saint-Paul, et où les tableaux de Clarence Gagnon servent d'écrin à une histoire d'amour, d'art et de mort, écrite avec grâce et poésie par l'Estrienne d'adoption Louise Penny. Et traduite partout dans le monde.

C'est toujours étrange, faire une entrevue avec Louise Penny à propos de la sortie de la version française d'un de ses livres: elle coïncide toujours avec le lancement du livre suivant en version originale anglaise! Du coup, la voilà interviewée par les médias francophones à propos d'un polar écrit il y a trois ans - Un long retour, dixième enquête de son inspecteur-chef Armand Gamache - pendant que son dernier-né (The Nature of the Beast, lancé le 25 août dernier) vient tout juste de sortir en Amérique du Nord, que le TIME Magazine lui consacre un article et que Whoopi Goldberg s'apprête à défendre cette onzième enquête à la populaire émission de télé américaine The View...

Car les polars de Louise Penny connaissent un succès phénoménal sur la planète, où ils sont traduits dans 25 langues. Vingt-cinq langues pour décrire l'Estrie (où se déroule souvent l'action, dans le village fictif de Three Pines), mais aussi le pont Champlain, la ville de Québec ou, comme c'est le cas dans Un long retour, les beautés de Charlevoix et de la Basse-Côte-Nord!

«C'est vrai que c'est parfois bizarre de devoir me remémorer des choses que j'ai écrites il y a quelque temps, concède avec un beau rire Louise Penny, mais en même temps, comment serait-il possible d'oublier la Basse-Côte-Nord? Je l'ai découverte du temps où j'étais journaliste [à CBC] et j'y ai laissé mon coeur tant j'ai été conquise! Je me propose d'ailleurs de camper un de mes prochains romans en Gaspésie pour les mêmes raisons, et je vais y parvenir un jour.»

Il est donc question, dans ce très beau et surprenant polar qu'est Un long retour, de l'île de Tabaquen, lieu inspiré de Mutton Bay et de La Tabatière. D'autres lieux évoqués existent bel et bien, par exemple le fabuleux (et très réel) Jardin de la spéculation cosmique, à Dumfries (Écosse), où Peter, l'un des personnages récurrents de Louise Penny, est passé.

Mais où est justement passé le peintre Peter, qui devait revenir à Three Pines après un an, période imposée par sa femme Clara, elle aussi peintre et dont le succès a rendu Peter maladivement jaloux? Crise de couple, crise de foi, crise de vocation? Pour le retrouver, Clara va faire appel à l'ex-inspecteur-chef Gamache, pourtant à la retraite après la terrifiante enquête qu'il a menée dans le précédent roman, intitulé La faille en toute chose (2014). «C'est pour cela que ce livre-ci devait nécessairement être plus intime», estime Louise Penny.

«Après la fracassante explosion d'événements et d'émotions vécues dans La faille en toute chose, je n'aurais pas été en mesure d'en rajouter, ce serait devenu grotesque, "cartoonesque".»

«Je devais donc aller dans le sens opposé, en me demandant ce que vivent justement les gens profondément traumatisés», relate l'ex-journaliste et ex-alcoolique, qui sait ce qu'est l'abîme.

«Eh bien, habituellement, reprend-elle, ces gens ont besoin de se retirer, de se reconstruire à l'abri. C'est ce que ce livre explore, la reconstruction après l'explosion. Disons que, cette fois, il s'agit plus d'un tremblement de terre que d'un ouragan, de quelque chose qui vibre en profondeur.»

Voyage au centre de soi-même

Quête intime, donc, que ce Long retour (qui a occupé longtemps la tête des palmarès anglo-saxons à sa sortie), mais qui mène paradoxalement les personnages dans une foule d'endroits, ici et en Europe - sans oublier Toronto!

«Oui, c'est étrange, n'est-ce pas? dit en riant Louise Penny. Je tenais à créer ce sentiment de nécessaire périple: ce roman est inspiré des voyages d'Ulysse après la guerre de Troie. C'est un long chemin de retour chez soi. Qui peut être un lieu physique, bien sûr, mais aussi, ultimement, le chez-soi qu'on porte en nous. Le confort dans notre propre chair. Et parfois, il faut être dans la quarantaine, la cinquantaine, la soixantaine même pour trouver ce chez-soi. Avant, on le cherche bien souvent à l'extérieur, loin, avant de réaliser que s'il n'est pas en nous, il n'existe tout simplement pas.»

Ce chez-soi, tous les personnages de Louise Penny le cherchent et, parfois, le trouvent, comme c'est le cas de Gamache lui-même, de sa femme Reine-Marie, de son ex-adjoint Jean-Guy. Tous des traumatisés de la vie, mais tous généralement «confortables» dans leur propre chair. Et prêts à soutenir ceux de leurs amis qui ne le sont pas encore. C'est ce qui rend le policier Armand Gamache, qui vieillit tranquillement sous nos yeux, si attachant d'enquête en enquête. «Gamache n'est pas Superman, convient l'auteure cinq fois lauréate du prestigieux prix américain Agatha. C'est parfois, simplement, un homme super...»

Peinture de moeurs... et de meurtres

Comme dans tous les polars de Louise Penny, une place est faite à une certaine mythologie - donc à des écrits poétiques, du Rendez-vous à Samarra de John O'Hara à la Bible. Mais aussi à la peinture, aux arts visuels, pourquoi? « En tant qu'écrivaine, je trouve que c'est incroyablement stimulant! C'est comme écrire sur des émotions, mais en essayant de ne jamais devenir caricatural, vous comprenez?»

«Je ne suis pas peintre et je ne connais pas grand-chose à la peinture. Ce que je connais, c'est le processus créatif et les émotions provoquées, parce que c'est assez la même chose en écriture. J'écris donc plutôt à propos des émotions évoquées par les arts visuels que sur les arts visuels eux-mêmes. Dans le cas de ce livre, je suis particulièrement heureuse que des gens de partout découvrent le peintre québécois Clarence Gagnon [1881-1942]: je reçois plein de courriels maintenant de lecteurs qui découvrent ce grand artiste visionnaire, qui a peint dans un tout petit village, mais qui n'a pas eu peur de mettre ses émotions sur la toile et de développer un style unique à l'époque.»

Comme Louise Penny, qui vit elle aussi dans un petit village et met des émotions dans ses polars uniques en leur genre.

* * * *

Un long retour. Louise Penny. Flammarion Québec. 448 pages.

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