Geneviève Damas: construire le monde

«J'ai envie d'emmener le lecteur à penser que... (Photo: Robert Skinner, La Presse)

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«J'ai envie d'emmener le lecteur à penser que le monde peut être construit, qu'il y a des choses à faire», confie l'écrivaine belge Geneviève Damas.

Photo: Robert Skinner, La Presse

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Josée Lapointe

En seulement trois livres, l'auteure belge Geneviève Damas a construit une oeuvre profondément humaine et accessible. De passage à Montréal après être allée au Salon du livre de Québec avec sa petite dernière de 14 mois, cette mère de quatre enfants, qui est aussi dramaturge, comédienne et metteure en scène, nous a parlé de son rôle d'écrivain dans le monde et de son nouveau et très beau roman, Histoire d'un bonheur.

Geneviève Damas a été révélée avec son premier livre, Si tu passes la rivière, qui a remporté en 2012 le Prix des cinq continents de la Francophonie. C'est elle qui a succédé à Jocelyne Saucier (Il pleuvait des oiseaux) dans le coeur du jury présidé par J.M. Le Clézio.

Ce livre, qui est en cours de traduction dans plusieurs pays, lui a permis de parcourir la Francophonie, de Haïti à la Roumanie en passant par la Mauritanie. Des voyages qui l'ont ouverte à d'autres réalités - «Dire qu'en Europe, on n'arrête pas de parler de la crise! Mais quand on regarde ailleurs, on relativise», dit-elle -, et qui lui ont donné un certain statut en Belgique.

«Je suis devenue un écrivain. Mais toute proportion gardée, hein, car la Belgique est un pays minuscule! Mais il m'a accordé une sorte de protection. C'est comme un estampillage, de ça on ne discute pas.»

Triturer la langue

Depuis Si tu passes la rivière, Geneviève Damas a publié un recueil de nouvelles, Les bonnes manières, et un roman, Histoire d'un bonheur, sorti en février au Québec. Mais elle continue toujours à être une femme de théâtre - elle était sur scène juste avant sa petite escapade ici.

«Jouer ou mettre en scène nous confronte au côté organique du texte, et à l'oralité de la parole. La Belgique est à côté de la France, qui a une langue écrite formidable. Nous ce qu'on peut montrer, c'est la manière dont la langue on la mâche, on la triture, on la déforme, on la rend humaine.»

Elle le fait particulièrement bien dans Histoire d'un bonheur, qui raconte la rencontre étonnante entre Noureddine, jeune garçon sans repères vivant dans la cité et sur le point d'être expulsé de son école, et Anita, bourgeoise maniacodépressive enfermée dans sa bulle. Il y a aussi Nathalie la voisine, maman dépassée et femme trompée, et Simon, le beau-frère d'Anita, défiguré et solitaire, surveillant dans l'école que fréquente Noureddine. Quatre personnages aux destins croisés, quatre voix qui parlent chacune leur tour, chacune avec leur couleur.

«J'ai essayé de trouver une langue pour chaque personnage. Au théâtre, on a les costumes, la lumière, les décors pour dire ce que l'on veut dire. Mais le roman il faut le dessiner, le couper, le tailler, avec la parole comme seule matière. Alors si on va dans les banlieues, on ne peut pas dire «Ce matin je me suis levé de bonne heure», ça ne va pas du tout.»

Un geste

Histoire d'un bonheur est né de son désir de parler de ces jeunes des banlieues laissés à eux-mêmes. Parce qu'elle croit qu'il ne faut pas grand-chose à un jeune pour basculer du bon ou du mauvais côté, et surtout, parce qu'elle est convaincue que parfois, un seul geste peut faire la différence. «Un peu de tendresse peut faire que les choses tourneront autrement. Même si c'est pas gagné, même si ce sera difficile.»

Dans une société qui «se radicalise» et où «le repli identitaire est très fort», Geneviève Damas veut aller au-delà des apparences, et prouver que nos identités sont plus complexes et multiples qu'on imagine. «On peut faire l'expérience de ça en littérature. Alors on se dit que si on peut trouver des points communs avec un personnage virtuel, on peut le faire aussi dans la vie.»

Si la littérature est multiple et qu'on peut «tout faire», Geneviève Damas la préfère ancrée dans le présent, pour montrer comment les destinées individuelles sont influencées, «traversées, aimantées, aiguillées» par la société. Son prochain roman portera d'ailleurs sur les flux migratoires, idée qui lui est venue au cours de ses récents déplacements.

«Ma mission à moi est de parler du monde, d'être là, maintenant. Et mon autre mission est de faire des textes accessibles, en pensant aux premiers lecteurs. Vous ne pouvez pas commencer à lire avec Maylis de Kerangal, même si c'est une auteure extraordinaire. Moi, je sais ma juste place. Elle n'est pas ça. Elle est dans le petit.»

Elle est dans l'empathie aussi, le sensible, l'émotion assumée et sans mièvrerie. «Les émotions, c'est mon registre. On a tous besoin de cette humanité. Car on est tous interdépendants, plus qu'on le croit.»

Geneviève Damas a aussi une espèce de confiance dans l'humanité - même «s'il ne faut pas mentir aux gens et leur faire croire qu'ils sont partis pour 80 ans de bonheur comme dans Blanche-Neige», dit-elle en souriant.

«Mais j'aurais une culpabilité à laisser le lecteur en lambeaux, sans qu'il ait de petites choses pour continuer, dit Geneviève Damas, qui termine son livre sur une fin ouverte sur l'avenir, qu'on peut dessiner à notre guise.

«J'ai envie d'emmener le lecteur à penser que le monde peut être construit, qu'il y a des choses à faire.»

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Histoire d'un bonheur. Geneviève Damas. Hamac. 210 pages.

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