Nancy Huston dans le monde

«Les vrais gouffres [...] sont géographiques. Entre notre... (Photo: David Boily, archives La Presse)

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«Les vrais gouffres [...] sont géographiques. Entre notre monde très riche et les pays de plus en plus pauvres», estime l'écrivaine Nancy Huston.

Photo: David Boily, archives La Presse

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Josée Lapointe

Le festival Metropolis bleu commence aujourd'hui, et c'est Nancy Huston qui recevra cette année le Grand Prix littéraire international, succédant ainsi à des écrivains tels Dany Laferrière, Daniel Pennac, Richard Ford et Joyce Carol Oates. Comme ce prix vise à souligner l'importance d'une oeuvre, nous en avons profité pour discuter passé et avenir avec l'auteure canadienne.

Quand on vous a annoncé que vous auriez le Grand Prix, vous étiez contente?

Très. Entre autres parce que le Met bleu est un des rares festivals littéraires bilingues. Je l'ai beaucoup fréquenté, et chaque fois, je sentais ma schizophrénie s'atténuer quelque peu.

Ce prix récompense davantage une oeuvre qu'un livre en particulier. Ça vous fait réfléchir au chemin parcouru depuis presque 35 ans?

Bien sûr, d'autant plus que j'ai vendu mes archives l'an dernier aux Archives nationales du Canada. J'ai donc vécu cette expérience de voir ma vie passer devant mes yeux... Je suis contente d'avoir pu travailler autant, c'est clair que j'en avais besoin, et je me sens tout à fait désireuse de continuer. J'ai un plan dans un nouveau roman, ma vie devient de plus en plus belle et claire et disponible pour l'écriture.

Vous serez partout pendant le festival, mais vous donnerez entre autres un atelier d'écriture. Vous avez réfléchi à ce vous direz?

Oui, mais je ne vais pas vous le dire! Ça fait un bon moment que je n'ai pas fait d'atelier. Ce sera intéressant de voir comment la demande a changé peut-être, quel genre de choses les gens lisent de nos jours, leur branchement sur le monde.

Vous avez l'impression que les jeunes écrivent différemment aujourd'hui?

Oui. Je lisais ce très beau livre de Baricco, Les barbares. C'est un peu provocant comme thèse et très original, et je préfère cette attitude qui interroge nos valeurs à nous. De toute façon, les vrais gouffres ne sont pas entre générations, ils sont géographiques. Entre notre monde très riche et les pays de plus en plus pauvres.

C'est un constat qui vous accable depuis longtemps.

On n'a pas tellement le choix! Je crois que le miracle, c'est que la plupart des gens arrivent à ce point à oublier, à porter des oeillères. Moi je ne me sens pas dans une tour d'ivoire où j'invente mes petites poésies sur les oiseaux et le soleil. Le Canada m'obsède de plus en plus. J'ai participé à un volume, Brut [publié chez Lux, en collaboration entre autres avec Naomi Klein], après mon voyage en Alberta. Comment dire que je ne suis pas concernée par ça, c'est mon pays, ma province, les paysages que mon père adorait!

Avec Brut, le recueil Terrestres paru en décembre, la fondation que vous avez créée pour les femmes amérindiennes, on a l'impression que vous voulez vous engager davantage.

Peut-être que ça fait partie de cette nouvelle vie que j'ai. Je me sens plus d'énergie, j'ai arrêté de fumer, je me sens presque rajeunir! Je sais que je vieillis, je ne suis pas dans le déni, mais je me sens en meilleure santé globalement. Et peut-être que d'avoir changé de compagnon [l'artiste suisse Guy Oberson] me permet de poser les questions un peu différemment.

Puisque vous en avez parlé la première... Vous avez formé un couple mythique avec l'intellectuel Tzvetan Todorov pendant 35 ans. Cette séparation a eu un impact sur votre création?

Oui. Mais je serais la dernière personne à dire que ce couple était une fausse image, et la décision a été horriblement difficile à prendre. Nous étions dans une sorte de deal au départ, à la Julia Kristeva, celui des gens en exil qui vivent dans une autre langue. Ça a marché peut-être 10 ans, puis j'ai commencé à faire des pas qui m'éloignaient de plus en plus de ce pacte implicite.

En lisant les entrevues que vous nous avez accordées au cours des années, on a l'impression que chacun de vos projets nourrit le suivant.

Je peux penser à plusieurs exemples où un roman a donné lieu à un essai. Par exemple, Lignes de faille m'a fait réfléchir à la construction de l'identité et j'ai écrit par la suite L'espèce fabulatrice. Je prends régulièrement la résolution d'arrêter les essais, puis je termine un roman et je commence à bouquiner, à aller à des soirées, et là se met en marche la machine à réfléchir...

La question de l'identité vous inspire toujours?

De moins en moins. Un truc me passionne en ce moment et j'écris beaucoup là-dessus: les hommes. Je trouve que les hommes oublient qu'ils parlent en tant qu'hommes, et nous aussi nous l'oublions. Il n'y a pas de problème des femmes, il y a un problème des hommes. Si on regarde ce qui se passe dans le monde, ils ont un sacré problème, les mecs.

Ce qui explique votre commentaire sur «les problèmes de virilité» des artisans de Charlie Hebdo, qui a fait le tour du monde?

Et voilà. Jamais je n'ai rencontré un journal satirique fait par des femmes. Mais cette phrase a été prise hors contexte, j'avais dit beaucoup de choses sur les terroristes, et une seule chose au sujet des satiristes. Évidemment, on a retenu celle-là... C'est ça, les médias nouveaux. Ça m'apprendra.

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En plus de recevoir son prix le samedi 25 avril à 16h à la Grande Bibliothèque, Nancy Huston participera à de nombreux événements au cours du festival, du 20 au 26 avril. Info: metropolisbleu.org

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