Jean Désy: soigner l'âme

Jean Désy, qui se décrit lui-même comme nomade, est un être à part dans la... (Photo: Ivanoh Demers, La Presse)

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Josée Lapointe

Jean Désy, qui se décrit lui-même comme nomade, est un être à part dans la communauté littéraire québécoise. Médecin qui préfère la compagnie des poètes, grand connaisseur du Nord qui vit au Sud, communicateur passionné qui enseigne la littérature aux étudiants en médecine à l'Université Laval, cet amoureux de la toundra et des communautés qui l'habitent a écrit des dizaines de livres au cours de sa carrière.

Dans L'accoucheur en cuissardes, qui vient tout juste de paraître, l'auteur laisse toute la place au médecin-humaniste - «Humaniste, c'est un beau compliment, ça», dit le volubile homme de 61 ans. Ce recueil de récits dans lequel il raconte des anecdotes tirées de ses années de pratique sur la Côte-Nord, à Québec, au Nunavik et à la Baie-James, est une sorte de legs à ses étudiants et à tous ceux qui croient que la médecine n'est pas qu'une question de science.

«En tant qu'homme qui vieillit, j'ose proposer, paternellement, des zones de réflexion sur le monde de la maladie, de la santé, de la notion de s'entresoigner», dit Jean Désy, qui est convaincu que «les humains ont besoin de se soigner les uns les autres». Et pour lui, un soignant n'est pas nécessairement le médecin qui prescrit un médicament ou le chirurgien qui opère - ils ne sont qu'une étape parmi d'autres dans la chaîne des soins.

«J'ai une vision plus socialisante et solidaire de l'acte de soigner», dit celui qui dit avoir beaucoup appris de l'esprit communautaire des autochtones depuis 40 ans. 

«Pour moi, il n'y a pas de place là pour le lien de pouvoir. Bien soigner, c'est soigner avec humilité.»

Il n'a d'ailleurs pas eu peur, dans son livre, de montrer ses doutes, ses tâtonnements, ses réactions instinctives bonnes ou mauvaises. Le résultat est un recueil extrêmement vivant, plein d'empathie, tragique, bouleversant, cocasse ou même carrément scatologique, qui montre l'humanité dans toute sa fragilité. Et dans toute sa force aussi: il se dégage de ces récits beaucoup de solidarité, et même une certaine joie. «On peut vivre de grand drame et rire en même temps. J'ai appris ça chez les Innus, qui ont un sens de l'humour incroyable.»

Âme à âme

«Quand on voit quelqu'un dans notre bureau, c'est une âme qu'on reçoit, même si la personne est là pendant trois secondes pour une graine dans l'oeil. Mais c'est sûr que si c'est un patient psychiatrique depuis 22 ans, c'est une âme plus lourde à porter», dit Jean Désy, qui ne comprend pas comment un médecin peut recevoir un patient sans jamais lever les yeux de son ordinateur. «L'humain n'est pas qu'un assemblage moléculaire. Une vraie relation soignant-soigné, c'est une relation d'âme à âme.»

Jean Désy croit à la science et il tient à le préciser. «C'est une valeur essentielle. Mais mettre tous ses oeufs dans le panier de la technoscience, c'est une erreur grave. Il n'y a pas que ça qui compte.» Il y a aussi l'empathie, le jugement, le bon sens... et la poésie, qui permet de comprendre l'âme humaine. «C'est la fusion des deux qui donne les meilleurs soins. Mais c'est révolutionnaire de dire ça en ce moment.»

Dans ses récits tout comme dans son enseignement de la littérature, Jean Désy cherche à donner un sens au monde scientifique en lui donnant une part artistique. 

«Je ne fais pas un panagéryque du théâtre à Montréal, là. Je parle d'une sensibilité poétique et artistique au monde. C'est impossible d'être un soignant de qualité si on n'a pas cette sensibilité-là.»

Lui l'a trouvée en travaillant en région éloignée parce que c'est là qu'il «se sent heureux et libre», d'autres pourront le faire en se frottant à la vraie souffrance ou la grande pauvreté. Et c'est pour donner accès à cette poésie qu'il fait lire à ses étudiants autant La peste de Camus - «parce que c'est un chef-d'oeuvre, c'est l'âme d'une maladie qu'on côtoie à travers la littérature» -, que Putain de Nelly Arcan, qui est «l'expression extraordinairement réussie, artistique, d'une souffrance qui ne trouvera jamais de solution».

«Et je vais finir l'année en leur faisant lire Tenir tête, de Gabriel Nadeau-Dubois. Pas parce que je veux les convaincre, mais parce que c'est mon devoir de leur faire prendre contact avec cette parole.»

Jean Désy n'a pas envie, donc, de donner de leçons du haut de son piédestal. Il préfère parler à travers la littérature, la preuve: les histoires de L'accoucheur en cuissardes qui témoignent de sa pensée, peut-être « réaménagées » pour les besoins de la cause, mais toutes vraies. «Mon idole, dans les récits de voyage, c'est Nicolas Bouvier. Le récit simple factuel n'est jamais aussi fort que la littérature, et c'est tout un art de raconter. Mais pour moi, la première qualité reste la vraisemblance.»

NOMADE

Après une rencontre remplie d'anecdotes de toutes sortes, d'histoires d'hémorroïdes autant que de concepts philosophiques, Jean Désy le nomade est reparti à Québec. Le prof continuera à enseigner, le médecin à faire des dépannages dans le Nord six ou sept fois par année, le poète à écrire et à participer à des soirées de poésie.

«La littérature, et la poésie en particulier, est le lieu qui me lie le plus à l'existence. Il y a eu une nuit de poésie récemment à Québec, on était 200 personnes entre 16 et 80 ans qui tripaient, qui mettaient de l'avant une parole de qualité. Une soirée comme ça, aux antipodes des jeux de pouvoir, presque gratis, ça m'a rendu fou de joie et m'a réconcilié avec ma société. Sans ce rapport littéraire et poétique au monde, je n'aurais pas beaucoup envie de vivre dans cette société-là.»

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L'accoucheur en cuissardes. Jean Désy. XYZ, 220 pages.

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