Michèle Ouimet: libérée du poids de la réalité

Surtout ne jamais laisser les faits gâcher une bonne histoire: c'est la blague... (Photo: Hugo-Sébastien Aubert, La Presse)

Agrandir

Photo: Hugo-Sébastien Aubert, La Presse

Partage

Partager par courriel
Taille de police
Imprimer la page

Surtout ne jamais laisser les faits gâcher une bonne histoire: c'est la blague un peu sarcastique qu'échangent les journalistes quand la réalité prend des libertés qu'ils n'avaient pas anticipées et que les faits froids et implacables dictent les lignes d'une histoire qu'ils avaient imaginée autrement.

Michèle Ouimet en sait quelque chose. Combien de fois, de retour d'un reportage au Liban, en Syrie ou en Afghanistan, elle a senti la chape des faits s'abattre sur elle et la plomber, l'empêchant parfois d'écrire ce qu'elle avait senti d'instinct, sans en avoir la preuve.

Combien de fois elle aurait voulu avoir plus de temps et surtout plus d'espace pour raconter ce qu'elle avait de ses yeux vu, pour bourrer ses articles de détails en apparence insignifiants, mais en réalité porteurs de sens, entraînant le lecteur avec elle au milieu de la poussière du désert, au coeur d'un champ de dévastation, dans les ruines fumantes d'une guerre, là où palpite douloureusement la misère du monde.

En fait, sans vraiment se l'admettre, Michèle Ouimet rêvait d'écrire un roman. Elle en rêvait en sachant qu'elle n'avait pas le temps ni l'énergie pour le faire. Un bête accident de vélo la forçant au repos pendant six semaines a tout fait basculer, préparant la voie à son premier roman, La promesse, récit des destins croisés de trois femmes. Le bouquin publié chez Boréal sort aujourd'hui en librairie. Michèle Ouimet en est la première étonnée.

Où est-ce qu'on se rencontre? Sur la ligne interne de La Presse, séparées par deux étages, Michèle et moi cherchons un resto avec une seule idée en tête: n'importe où sauf à La Presse. Ce n'est pas que nous n'aimons pas le journal où nous bossons depuis plus de deux bonnes décennies.

Michèle y est entrée en 1989, moi trois ans plus tard. Mais nous avons envie de nous échapper pour une heure ou deux du monde du journalisme.

Carapace et sensibilité

Nous nous retrouvons à l'entrée de la rue Saint-Jacques. Michèle est en jean et en veste de denim, pas grande, très menue, ses petits cheveux courts mordorés de reflets aubergine. Elle marche rapidement avec une certaine raideur, m'avouant qu'elle est angoissée à l'idée de sortir un roman et surtout de devoir l'assumer publiquement.

«Je l'ai écrit la tête dans le sable, dans le déni absolu, en me faisant croire que je ne l'écrivais que pour moi. Et le fait qu'il va sortir me terrorise complètement», lance-t-elle à table, avec ce débit rapide, saccadé et légèrement tendu.

Ébahie, j'écoute Michèle répéter dans ce resto à un coin de rue du journal qu'elle est terrorisée et je n'en reviens pas. Comment cette fille qui a pataugé parmi les cadavres putréfiés du génocide rwandais, qui a arpenté les quartiers en ruine d'Alep ou du Liban, qui s'est promenée en char blindé à Kandahar en risquant à tout moment de sauter sur une bombe, qui a croisé des talibans qui auraient pu la trucider, comment cette fille téméraire peut-elle être terrorisée par la sortie d'un roman?

Mais enfin, que pourrait-il t'arriver de si terrible? Elle me toise et éclate de rire.

«C'est vrai dans le fond, mais je ne peux pas empêcher mes névroses de s'activer et de me faire craindre un mauvais accueil, de mauvaises critiques. Je suis habituée à publier des textes dans un journal, mais un roman, c'est plus intime, ça ne touche pas aux mêmes carapaces.»

Notez le mot «carapace». Plutôt que d'utiliser les mots faille, fragilité, vulnérabilité, zones sensibles, Michèle a choisi carapace. Un mot parfait pour une fille carapacée ou plutôt une fille qui se protège et, surtout, qui protège la grande sensibilité qui l'habite.

À lire dans le journal ses textes cinglants, au style brutal qui claque, qui martèle, qui mitraille, on a le sentiment que Michèle Ouimet est une dure à cuire, une tough, une sans-coeur qui ne s'embarrasse pas de sentimentalisme. Il y a un peu de ça chez elle, mais il y a tout un autre pan de timidité, de sensibilité, d'humour, de gentillesse et de plaisir à vivre, à bien manger et à nager pendant des heures.

Pourtant, ce n'est pas nécessairement la nageuse zen que l'on retrouve dans La promesse, où les vies d'une journaliste, d'une réfugiée afghane et d'une attachée de presse se croisent et s'entrechoquent.

Le premier rôle du roman est tenu par Louise, une journaliste de 40 ans et des poussières, complètement névrosée, qui boit comme un trou, qui fume, qui sacre, qui est jalouse, ambitieuse, qui ne pense qu'à la job et qui va en payer le prix.

Pourquoi un portrait aussi noir? «Parce que je n'avais pas envie d'en faire une héroïne, bonne et courageuse, avec les violons. Et surtout je voulais écrire un récit rough, tough, cru, sans maquillage, pas fleur bleue, pas complaisant. Je ne voulais pas un portrait flatteur du milieu journalistique et je ne voulais pas d'une fin heureuse.»

Autant dire qu'à cet égard, Michèle a tenu sa promesse. Son roman est beaucoup celui de la désillusion et des promesses bafouées.

Je lui demande si ce thème central incarné par le personnage de Soraya, la jeune Afghane, vient de sa propre expérience de correspondante. En d'autres mots, a-t-elle promis une aide qu'elle a été incapable de livrer?

«Jamais, répond catégoriquement Michèle. Je ne fais jamais de promesses à l'étranger. Des fois, tu te sens coupable devant tous ces gens qui souffrent. Tu vis une grande impuissance, mais faire des promesses c'est mettre la main dans un dangereux engrenage. Moi, ce que je dis aux gens, c'est que je vais raconter leur histoire. C'est tout ce que je peux faire. C'est peu, mais c'est important.»

«Toucher du doigt le génocide»

C'est en 1994, l'année du génocide rwandais, que la carrière à l'étranger de Michèle a commencé. Tout un changement de cap pour cette Montréalaise pur béton, troisième fille de Pierre Ouimet, ingénieur pour la Ville et de Josefina Tassitano Spain, une Italienne avec du caractère.

Le goût du journalisme lui est venu un jour devant la télé. Dès la première émission de Format 60, animée par Pierre Nadeau, l'ado délurée a su qu'elle voulait être journaliste même si elle ignorait comment y arriver, n'ayant pas de contacts dans le milieu.

En attendant de trouver une solution, elle a fait un bac, puis une maîtrise en histoire. Elle a été brièvement chargée de cours à l'UQAM avant de décrocher, par l'entremise d'une amie, un poste de recherchiste à Radio-Québec (l'ancien nom de Télé-Québec) à l'émission Droit de parole, animée à l'époque par Matthias Rioux et Jean Cournoyer.

C'est dans les couloirs de Radio-Québec qu'elle a croisé son idole Pierre Nadeau et elle l'a suivi au Point à Radio-Canada. Au Point, son patron était Marcel Desjardins. Lorsqu'il a été nommé directeur de l'information à La Presse, il y a entraîné Michèle.

Pendant sept ans, elle a couvert l'éducation. Puis en 1994, sans vraiment savoir ce qui l'attendait, Michèle est partie pour le Rwanda et y a vécu sans doute le moment le plus traumatisant de sa carrière. «Je n'avais pas d'expérience, je m'étais mal préparée et ç'a été l'enfer. Je n'avais jamais vu de cadavre de ma vie. Là, je ne voyais que ça. J'ai vraiment eu le sentiment de toucher du doigt le génocide.»

Même si Michèle affirme avec la dernière énergie que le personnage de Louise n'a rien à voir avec elle, elle lui a prêté quelques traits et aussi quelques cauchemars, comme en témoigne ce passage: «Louise se réveille au milieu de la nuit, le coeur battant, le corps en sueur. Encore ce cauchemar. Les cadavres. Le Rwanda. Le choc post-traumatique. Elle n'a jamais voulu en parler et elle a longtemps refusé d'admettre que le Rwanda l'avait rendue malade.»

En réalité, je me souviens très bien du retour de Michèle du Rwanda. Elle nous en a parlé longuement, contrairement à son personnage. Je n'ai jamais su si ça l'avait rendue malade. Je sais seulement qu'après, elle est vite repartie au front, déterminée à dominer sa peur au ventre. Elle repart la semaine prochaine, au Liban cette fois, près de la frontière syrienne.

Elle m'avoue qu'elle sait qu'elle ne pourra pas éternellement partir dans ces zones éloignées et dangereuses. Et que le jour où elle accrochera son calepin de correspondante de guerre, c'est la romancière qui prendra le pas, une femme plus tendre, moins tendue, enfin libérée du poids des faits et ravie d'aller nager longtemps dans l'eau bienfaisante de la fiction.

_________________________________________________________________________________

La promesse. Michèle Ouimet. Boréal, 264 pages. En librairie aujourd'hui.

Des photos des victimes du génocide exposées au... (Photo: archives Reuters) - image 3.0

Agrandir

Des photos des victimes du génocide exposées au Mémorial de Gisozi, au Rwanda.

Photo: archives Reuters

Cinq moments marquants dans la carrière de Michèle Ouimet

RwandaLe village de Rukara en 1994, pendant le génocide. Des cadavres partout, hommes, femmes et enfants, empilés les uns sur les autres, à qui il manquait un bras ou une jambe. Des cadavres qui pourrissaient depuis trois semaines. Une odeur de putréfaction saturait l'air du village, une odeur qui donnait envie de vomir.

Liban

Été 2006, Israël bombardait le Liban. Dans le village d'Aïtaroun, 200 personnes vivaient sous les bombes depuis 21 jours. Abandonnées de tous. Parmi elles, des Montréalais. Je suis arrivée à Aïtaroun avec une vingtaine de journalistes. Les villageois ont couru vers nous, croyant qu'on était la Croix-Rouge et qu'on allait les sauver. On n'a évacué qu'une petite partie des habitants dans nos autos poussiéreuses. Les autres sont restés sous les bombes.

Syrie

Alep. Un quartier en ruines déserté par les habitants. Un quartier fantôme, rempli de décombres, de maisons éventrées et de vitres fracassées. Je patrouillais avec des soldats de l'armée rebelle. Sur le trottoir, un vieil homme était allongé face contre terre, une flaque de sang sous lui. Les soldats l'ont ramassé et déposé dans une camionnette. Il est mort seul au milieu d'un décor de fin du monde, sans personne pour le pleurer.

Afghanistan

Les 60 kilomètres entre la base militaire de Kandahar et le poste avancé de Ma Sum Ghar; 60 kilomètres que j'ai franchis dans un blindé, «protégée» par ma veste pare-balles, en priant le ciel pour qu'on ne saute pas sur une bombe artisanale; 60 kilomètres où je n'ai rien vu, sauf les parois du blindé. Ce jour-là, je me suis juré que jamais, ô grand jamais, je ne me promènerais de nouveau dans un blindé. Je préférais les autos afghanes et ma bonne vieille burka.

Pakistan

C'est à Peshawar, une ville ultraconservatrice, que j'ai rencontré un taliban, Abdullah. Pendant deux heures, assis dans une auto, entouré par le va-et-vient désordonné de la rue, il m'a parlé de son enfance, de sa lutte contre l'Occident et des avions qui ont foncé dans les tours du World Trade Center en 2001, le plus beau jour de sa vie. À la fin de l'entrevue, il a jeté un regard furtif dans la rue pour s'assurer qu'il n'y avait pas de policier. Il ne m'a pas saluée ni serré la main. Il s'est fondu dans la foule. Avec son shalwar kamiz fripé, il ressemblait à n'importe quel citoyen.

Partager

publicité

publicité

Les plus populaires : Arts

Tous les plus populaires de la section Arts
sur Lapresse.ca
»

publicité

Autres contenus populaires

publicité

image title
Fermer