Vania Jimenez: l'écriture qui libère

Vania Jimenez, photographiée à sa clinique de santé.... (Photo: Édouard Plante-Fréchette, La Presse)

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Vania Jimenez, photographiée à sa clinique de santé.

Photo: Édouard Plante-Fréchette, La Presse

Vania Jimenez a toujours écrit. Pour réfléchir, faire le point, se détacher. Pendant 10 ans, jusqu'en 2009, elle a fait la navette entre Montréal et le Nord québécois, d'abord comme médecin dépanneur puis à titre de responsable administrative. L'expérience l'a laissée avec des sentiments ambivalents. Et a donné naissance à son troisième roman, Je suis une pierre brûlante, dont la deuxième partie, fort poignante, vient tout juste de paraître.

«Comme l'huile dans un moteur, l'écriture m'a permis de continuer sans accrocs, sans m'échauffer, de synthétiser et de cristalliser ce que je percevais avec une certaine liberté qui était impossible dans mon rôle de médecin», confie celle qui pratique encore son métier dans la métropole.

Son roman s'inspire à la fois de la «blessure profonde du Nord» et de sa grande beauté - dualité qui a été l'élément déclencheur de l'histoire, admet-elle. Dans le Nord, elle a dû soigner des corps «brisés», mais elle a aussi retrouvé cette même beauté dont elle avait été témoin en Haïti. Son séjour dans l'île antillaise pour un projet d'enseignement avait d'ailleurs été à la source de son premier roman, Le seigneur de l'oreille, écrit pour traduire «toute la richesse de l'expérience» - ce qui aurait été impossible avec un simple rapport de recherche.

«Des fois, j'ai l'impression que je dis plus de vérités dans la fiction que si j'écrivais un rapport, par exemple. Je crois qu'on n'invente jamais complètement rien. On attrape des petits bouts ici et là, des fragments qu'on met ensemble d'une façon différente. La fiction n'est pas nécessairement un masque, mais elle me permet ce détachement nécessaire à la réflexion.»

La vérité derrière le masque

À son héroïne, Vania Jimenez a pourtant choisi de faire porter un vrai masque. Après avoir tracé les origines de Lucy MacIntosh dans le premier tome, l'auteure situe les 20 années suivantes dans le village fictif d'Akilliq. Fille illégitime d'une Inuite et d'un Montréalais qui décide de l'adopter (sa femme et lui n'ayant pu avoir d'enfant), Lucy vit désormais dans l'imposture qu'elle a élaborée pour survivre à la mort soudaine de sa soeur May. Elle refait sa vie dans le Nord en tant que sage-femme qallunaaq (non-Inuite), travaille au dispensaire et se consacre à son projet de maternité, la vieille Winnie à ses côtés.

«L'invention d'un personnage moitié Blanche, moitié Inuite, me plaisait et me permettait d'avoir un pied dans le Nord sans prétendre de savoir ce que c'est d'être inuite. Lucy elle-même n'accepte pas cette partie d'elle-même et ne la révèle pas», dit l'auteure, qui soulève avec tact dans l'histoire la question de l'identité non assumée.

Au coeur de la toundra, c'est toutefois sous cette fausse identité que Lucy accède à «son essence profonde», entre autres par l'apprentissage de la sculpture. Un paradoxe qu'explique l'auteure en citant Oscar Wilde: «Donnez-moi un masque et je vous dirai la vérité.»

Les maternités, porteuses d'espoir

Force est de constater que certains passages du roman dressent un portrait sombre et pessimiste - quoique loin d'être stéréotypé - de la situation dans les villages inuits du Grand Nord, notamment en exposant les effets destructeurs de l'alcool, de la drogue et du désoeuvrement sur les communautés locales. Vania Jimenez tient néanmoins à ce que ses lecteurs perçoivent la lumière qui émane de ce coin du Québec, qu'elle qualifie de «trésor de l'humanité» tant elle l'estime. «La lumière et la beauté ne meurent pas, et il y en a là-bas. Mais si on les écrase, elles virent au négatif», insiste-t-elle.

La question des accouchements à elle seule lui suffit pour croire que la situation peut s'améliorer, et l'auteure s'exprime en connaissance de cause. La mise sur pied de maternités par les Inuites, dont elle a été témoin, est un véritable tour de force à son avis, puisque les femmes sont parvenues à se réapproprier les naissances et n'ont plus besoin de s'exiler pour accoucher.

«Un métissage réussi, où l'on arriverait à établir un pont entre le savoir-faire inuit et nos connaissances médicales, sera la porte de sortie», croit-elle. Il permettrait de mettre fin au «grand bras de fer» entre ces deux cultures aux conceptions de l'univers opposées. «Je suis une pierre brûlante, c'était aussi ma façon de mettre ensemble quelque chose qui me tient énormément à coeur, ce qui se passe dans le Nord.»

Entre-temps, Vania Jimenez songe à écrire une troisième partie pour son roman, histoire d'inventer ses propres solutions.

Extrait de Je suis une pierre brûlante

«Quelque chose dans le regard de cette sage-femme qallunaaq aux yeux bridés avait attiré l'attention de Winnie. De la même façon que la neige n'est jamais la même selon le lieu, selon le temps (c'est bien pour cela qu'il y a tant de mots différents en inuktitut pour la nommer), la tristesse varie à l'infini. Celle-ci, Winnie ne l'avait vue que dans les yeux de femmes qui avaient perdu leur bébé à la naissance. Elle en fut intriguée, suffisamment pour accorder une chance à cette May MacIntosh.»

VANIA JIMENEZ. JE SUIS UNE PIERRE BRÛLANTE. ÉDITIONS DRUIDE. 360 PAGES.




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