François Ricard: comme une grande province tranquille

Indépendantiste devenu «orphelin politique», François Ricard est d'une... (Photo: Alain Roberge, La Presse)

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Indépendantiste devenu «orphelin politique», François Ricard est d'une «extrême tiédeur» devant toute forme de nationalisme.

Photo: Alain Roberge, La Presse

Daniel Lemay
La Presse

Essayiste de renom, éditeur, professeur de littérature à l'université pendant plus de 30 ans, François Ricard se présente simplement comme «un gars de revues» quand il parle de son nouveau recueil d'essais intitulé Moeurs de province.

Pour l'ancien directeur de Liberté, les revues sont d'abord «des lieux de discussions et d'échanges», mais aussi des «pompes à textes» qui ont la qualité d'aider leurs collaborateurs à se monter un corpus duquel ils peuvent éventuellement tirer des textes - une trentaine, ici - pour les réécrire et en faire un tout «à peu près cohérent», comme le recueil qui sort mardi au Boréal.

Moeurs de province est le troisième recueil d'essais de François Ricard, lauréat du prix du Gouverneur général pour son premier, La littérature contre elle-même (1985), et applaudi dans tous les quartiers 20 ans plus tard pour Chroniques d'un temps loufoque.

Le titre va en accrocher plus d'un: Moeurs de province... Province, oui, comme dans Québec, lit-on dans l'«avertissement», ce Québec «qui reste jusqu'à nouvel ordre (et pour longtemps encore, semble-t-il) une simple province». Et que ne peuvent habiter autre chose que des «provinciaux», mais des néo-provinciaux éclairés, heureux et libres d'exercer leurs droits fondamentaux. Comme «Praline», qui réclame celui d'être vue de la rue quand elle s'entraîne dans son gymnase du Mile End, n'en déplaise - on parle ici d'un droit inaliénable, n'est-ce pas? - aux voisins hassidim qui voudraient soustraire leurs jeunesses à la vision de ces «pédaleuses dans le vide».

Tragicomique

Voilà lancé Moeurs de province dont l'auteur, souriant, nous dit que «le but n'est pas de faire rire». Le contraire nous aurait surpris de l'essayiste qui, écrit-il, «cherche par le langage à découvrir sa propre pensée tout en découvrant avec perplexité le monde qui l'entoure».

Il reste que dans Moeurs de province, le comique et le tragique se nourrissent l'un à l'autre, à des intensités variables, certes, mais à chaque page. En commençant par celles sur le comique même où, ignorant (presque) le «degré zéro» que représente pour lui l'humour «industriel» québécois, François Ricard décortique la hiérarchie humoristique de la littérature québécoise, «le grand humour», «art incompris», se trouvant là où on l'attend le moins. Faudra relire Bréviaire du patriote canadien-français...

En attendant, la littérature se meurt. Et ça, c'est moins drôle, comme en témoigne le chapitre «Le point de vue de la picouille» (pas question du joual ici). Qu'en est-il, au juste, de cette mort souventes fois annoncée? «Il y aura d'autres chefs-d'oeuvre, nous dit M. Ricard, mais comme corpus, comme institution, la littérature s'est beaucoup marginalisée. Elle a perdu son rôle critique, poussée par des forces diverses vers le divertissement et l'expression personnelle.

- Ici comme ailleurs?

- Oui. Jusqu'à la Révolution tranquille, la littérature canadienne-française était presque rétrograde, une littérature de terroir, très classique dans sa forme. Depuis 50 ans, on a complété un vaste rattrapage. La littérature québécoise aborde désormais les mêmes thèmes et selon les mêmes modes que partout ailleurs, mais c'est au prix de l'effacement de sa spécificité.

Province tranquille

L'écrivain et éditeur François Ricard constate la chose plus qu'il ne la déplore. Par ailleurs, il ne croit pas au «colonialisme littéraire» même si les plus universels des écrivains d'ici - il nomme Gabrielle Roy dont il a été le biographe, très proche, et Pierre Vadeboncoeur - n'ont jamais été lus en France. Il est aussi d'une «extrême tiédeur» devant toute forme de nationalisme, lui, l'ancien indépendantiste qui dit avoir voté «deux fois oui» avant de devenir «orphelin politique»: «Tant que les Québécois auront cette qualité de vie, ils ne prendront pas le risque de la compromettre dans une aventure politique...»

En d'autres mots, la province va rester tranquille pour un bout encore, espace de liberté où il se trouvera toujours un groupe comme les LGBTIQ de McGill pour combattre l'homophobie «et sa variante la plus sournoise, l'hétérosexisme». Attention! Ici, le Q final de l'acronyme ne renvoie pas aux lesbiennes et gais «du Québec» mais à «Questionning», désignant les personnes «en questionnement» sur leur identité sexuelle, qui réclament aussi des toilettes «neutres» devant lesquelles personne n'a à se définir comme homme ou femme.

Une province où, lit-on aussi dans Les règles de l'équité, le statut de minorité sexuelle, visible, voire «audible» peut vous placer d'emblée dans la fast track de l'embauche institutionnelle. Malgré autant de sources «poétiques», il pourra encore se produire des «printemps érable» où jeunes et vieux (qui ont «peur de vieillir») dénonceront d'un même cri la «marchandisation de l'université» et le «capitalisme antidémocratique». Comme en toutes choses, on le voit, François Ricard a une façon très personnelle de cultiver l'art de se faire des amis...

Dans sa «petite vieillesse», finalement, qu'il se souhaite aussi tranquille que sa province, ses attentes à l'égard des gouvernements sont à l'avenant: minimales. «Je leur demande simplement de faire le moins de dégâts possible.» Belle partance pour un parti provincial sérieux...

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Moeurs de province, François Ricard, Boréal, 232 pages.




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