Philippe Sollers, «politiquement incorrect»

Philippe Sollers... (Photo: Sophie Zhang, fournie par Flammarion)

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Philippe Sollers

Photo: Sophie Zhang, fournie par Flammarion

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Louis-Bernard Robitaille, collaboration spéciale
La Presse

(Paris) Pour les uns, Sollers est l'écrivain le plus spirituel et cultivé de son époque, grand styliste, fin connaisseur du XVIIIe siècle, de Mozart à Casanova en passant par Voltaire dont, nous dit-il, «on devrait lire deux pages de sa correspondance chaque jour». Pour les autres, c'est un Narcisse exaspérant qui n'en finit pas d'étaler ses conquêtes féminines. Ça ne rate jamais.

Son Portraits de femmes, qui vient de paraître, a droit à des critiques louangeuses du Monde et de Télérama. Son «ami» Jean-Paul Enthoven adresse des compliments ironiques dans Le Point à «ce Casanova de Bordeaux». Le Figaro et Marianne l'exécutent, mais en y mettant les formes. Le polémiste Éric Naulleau, dans Paris Match, parle de «chute libre vers le néant textuel... trente ans après la publication de son dernier roman à peu près lisible».

Enfant de la bourgeoisie bordelaise cuvée 1936, encensé à 22 ans par François Mauriac pour son premier roman, chef de bande à 24 ans avec la fondation de la revue d'avant-garde Tel Quel, redoutable homme de réseaux, alternant l'essai sophistiqué avec parfois de sulfureux romans (Femmes, 1983, premier d'une série de best-sellers), Sollers est omniprésent dans les médias où il chronique sur la culture et la vie moderne. Depuis quelque temps, on le disait en fin de course. Son dernier livre - qui est aussi son 65e si j'ai bien compté - figure quand même depuis trois semaines sur la liste des meilleures ventes de L'Express.

De méchantes langues prétendent que l'éternel jeune homme a vieilli. Un peu épaissi sans l'ombre d'un doute. Mais à 76 ans, il ne se défend pas mal. Le numéro de virevolte à l'intention des médias fonctionne toujours aussi bien: une petite confidence grave par-ci, de grosses méchancetés sur ses contemporains par-là, le tout sur fond d'ironie et d'érudition. Pendant une heure, Sollers assure avec entrain le service après-vente en grillant une dizaine de cigarettes. La santé!

«On pourrait dire, 30 ans après Femmes, que ce court livre en est une sorte de commentaire, explique-t-il. Ce sont des portraits à la Manet - mon peintre préféré -, des femmes de ma famille, des professionnelles du barrio chino de Barcelone, d'amantes fugitives, de grandes figures historiques, de personnages qui traversent mes romans.

Portraits, enfin, de ma femme Julia Kristeva, dont l'amour constitue un roc inébranlable, et de Dominique Rolin, dont la mort récente est le point de départ de ce livre. À la suite de ce deuil violent, j'avais le choix entre la dépression profonde et la recherche d'un style enlevé, d'un récit ramassé...»

On a donc ici, sur un mode très elliptique, le tableau des relations de Sollers et des femmes. Sa mère, «bourgeoise décalée» qui trouve les hommes «nécessaires, utiles, ennuyeux, payeurs, lourds». Ses deux tantes, un peu fantasques dans des genres différents. À 10 ans, il reçoit un baiser sur la joue de Queen Mary venue remercier à Bordeaux les familles qui ont caché des aviateurs anglais - «car notre famille était très anglophile, crime impardonnable en France». À 15 ans, il est initié par une militante anarchiste espagnole qui a deux fois son âge, leur liaison dure des années.

«À l'usage des jeunes gens, dit-il d'un ton narquois, je dirais qu'il vaut mieux avoir des aventures avec des femmes plus âgées. Jamais je n'ai fréquenté les jeunes filles de la bourgeoisie locale, avec mariage et enfants à suivre. La jeune fille en fleurs - déjà fanée le plus souvent - ne sait RIEN faire! J'ai préféré faire mes universités comme Picasso à Barcelone...»

Entré en littérature à 22 ans, il rencontre la romancière Dominique Rolin, qui en a 45. Un amour «nécessaire» - c'est-à-dire majeur - qui durera jusqu'à la mort de cette dernière, à l'âge de 98 ans. On croyait tout savoir de la carrière amoureuse de Sollers (ou de ses vantardises), et on découvre qu'il a dissimulé l'un des deux épisodes majeurs de sa vie.

«J'ai décrit des jeux amoureux, ironise Sollers, des scènes de la guerre des sexes. En général, ce sont les hommes qui ont été agacés par ces récits - ils étaient jaloux! -, rarement les femmes. Mais toujours, je brouille les pistes, il y a le dit et le non-dit. À une époque de régression totale, où l'indiscrétion est partout, dans les magazines, à la télé, j'ai cultivé la discrétion à ma manière.»

Depuis trois décennies, il n'a cessé d'interroger le mystère des relations entre hommes et femmes, ce système à géométrie variable où les amours «nécessaires» ne sont jamais simples quand on en mène deux de front, sans compter les écarts passagers. Dans la même phrase ou presque, il peut faire l'éloge de «l'amour qui dure toujours» puis exhiber une liste de ses trophées de chasse. Équilibre instable. Lui-même constate que, s'agissant de Julia Kristeva, il a bizarrement oublié les noms des chevaliers servants de sa femme.

«Il ne faut jamais tout raconter à l'autre! s'indigne-t-il en levant les bras au ciel. Ne pas mentir, certes, mais éviter certains détails. Parce que, finalement, le diable, mais aussi Dieu est dans les détails! On passe son temps à ruser, à contourner, la guerre ne doit jamais être frontale.»

Discuter d'amour nous conduit sur des terrains minés où l'auteur, sans se soucier du qu'en-dira-t-on, suggère que, «pour beaucoup de femmes, un mari qui ne trompe pas sa femme n'est pas vraiment un homme». Il glisse au passage que «les homos vieillissent tous, même les plus virils, en fausses femmes, région prévue de l'enfer». Certain (e) s apprécieront.

Bien sûr, l'époque actuelle n'est pas favorable à ce genre de réflexions: «Le livre remarquable de Catherine Millet serait aujourd'hui impensable! Quant à savoir si une Américaine aurait pu l'écrire, la réponse va de soi. D'ailleurs, l'Américaine est tout bonnement inenvisageable avec sa morale, son puritanisme! Dieu merci, à New York on trouve des Françaises, des Européennes, des Latino-Américaines... et des Chinoises. Ah! les Chinoises! Trois mille ans de culture et de savoir-faire!»

S'il ne dit pas tout à ses femmes et partenaires, Sollers prétend avoir le droit de tout dire sur les jeux de l'amour, sur cette époque contemporaine où une jeune femme de Los Angeles offre ses services de mère porteuse pour 25 000$ (et un supplément de 8000$ s'il y a jumeaux). Il trouve également «effrayant ce besoin de [Dominic] Strauss-Kahn d'organiser ses séances avec d'autres mecs». «Pourquoi avoir besoin d'autres hommes comme témoins?»

Ce prédateur n'est pas vraiment son genre. Ce que Sollers préfère, ce sont les vices et subtilités du XVIIIe siècle, Laclos et Marivaux. Ou alors ce grand séducteur de Manet qui, un jour, est surpris par sa femme en train de suivre une belle sur les Grands Boulevards: «Aussitôt il a eu le réflexe de lui dire: je la suivais parce que je croyais que c'était vous! Ça, c'est admirablement français!»

Philippe Sollers finit de suçoter son fume-cigarette: «L'époque est très morale, et je crois que je suis politiquement incorrect.»

Extrait Portrait de femmes

«À l'une de mes soeurs (pas à moi), tu as mumuré: «C'est dur de mourir.» Depuis quelques temps, tu répétais souvent: «Rien ne m'est plus, plus rien ne m'est.» Je protestais. Et toi: «Ce qui m'embête, c'est la peine que tu vas avoir.» Je l'ai eue. Je l'ai toujours.»

-à propos de sa mère.

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Portraits de femmes. Philippe Sollers. Flammarion, 160 pages.

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