Essais : un an après le «printemps érable»

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Le gouvernement de Jean Charest a décidé d'augmenter les droits de scolarité de 1625 dollars en cinq ans, une hausse décriée par des dizaines de milliers d'étudiants. »

Daniel Lemay
La Presse

Casseroles et cuillers, casseurs masqués et policiers casqués, carrés rouges sur seins nus, 100 000 personnes dans la rue... Au-delà des images, toujours fortes, laissées par les médias, que reste-t-il de ce printemps 2012 qui a vu naître le plus grand mouvement de contestation étudiante de l'histoire du Québec?

Le 22 mars prochain marquera le premier anniversaire du début du «printemps érable», baptisé dans la foulée du «printemps arabe» de l'année précédente. Les affrontements d'ici n'ont pas fait de morts, mais n'en ont pas moins laissé le Québec avec de graves fractures sociales, politiques et générationnelles. Le recul permet de situer plus justement dans l'histoire les événements eux-mêmes et leur possible évolution.

Trois ouvrages parus ces derniers jours traitent de cette crise de trois points de vue différents, tous trois dépassant largement le binôme droits de scolarité " financement des universités, l'élément déclencheur, mais non le coeur de ces événements historiques. Dans Les dessous du printemps étudiant (Nota Bene), l'urbaniste Gérard Beaudet se penche sur «la relation trouble des Québécois à l'histoire, à l'éducation et au territoire». Les deux autres essais prennent appui sur des concepts de grands penseurs politiques modernes. Dans Une idée de l'université - Propositions d'un professeur militant (Boréal), le philosophe Michel Seymour part de la théorie de l'égalité des chances de l'Américain John Rawls pour étayer sa position sur le principe d'accessibilité. Finalement, L'éducation en péril propose 25 articles d'universitaires de différents origines et horizons «pour mieux comprendre le «printemps érable»»; ce collectif constitue le deuxième numéro des cahiers Fernand Dumont, lancés l'an dernier par Fides.

Révolution tranquille

En faisant table rase de leur passé au cours des années 60, avance Gérard Beaudet, les Québécois n'ont pas assez tenu compte «du poids de certains héritages», erreur d'appréciation qui les a menés à ne pas assumer «la dimension collective» de deux grands chantiers de la Révolution tranquille: l'éducation et l'aménagement du territoire. Méfiance vis-à-vis l'éducation, absence de pensée critique qui s'est naturellement transformée en prêt-à-penser, anti-intellectualisme: ces héritages historiques auraient provoqué durant le printemps étudiant un «retour du refoulé» qui se manifestera en certains quartiers par un criant mépris pour les étudiants et les professeurs qui les appuyaient.

«Pour une grande part de la population du Québec, écrit Gérard Beaudet, l'éducation, et en particulier l'éducation supérieure, n'est pas un véritable enjeu de société.» En face, la pression managériale a fait passer l'Université «d'une communauté d'intellectuels à une confrérie d'experts», ravalée dans le processus clientéliste au rang d'«incubateur de PME en recherche», illustration parfaite du modèle étasunien.

Théorie de la justice

Dans ce qu'il tient pour une «contribution à la philosophie politique appliquée», Michel Seymour, très actif dans les cercles du Carré rouge l'an dernier, se consacre quant à lui à illustrer la théorie de la juste égalité des chances de John Rawls (1921-2002), célèbre auteur de Théorie de la justice (1971), un apport majeur à la pensée politique moderne.

Dans cet ouvrage touffu aux nombreuses références, le philosophe jette ensuite un regard sur l'Université comme entreprise, le sous-financement et le «mauvais» financement, l'influence de la hausse sur l'accessibilité à l'université, le rôle central des recteurs dans la crise et, à la «lumière» de la loi 12, «la loi et l'ordre contre la «rue» et le désordre». «Trahissant une mentalité de fin de régime, le premier ministre [Charest] s'est réfugié dans le déni de la réalité et s'est employé à décrire les centaines de milliers de manifestants en disant que c'était «la rue». Quant aux centaines de milliers de carrés rouges, ils symbolisaient «la violence et l'intimidation».» M. Seymour a intitulé son prologue «La victoire»...

Les cahiers Fernand Dumont, finalement, veulent faire contrepoids au «présentisme de l'époque» en abordant la résolution de cette crise de l'éducation - qui est aussi celle de la société face à sa modernité - selon les principes de l'«humanisme nouveau» que prônait le sociologue et théologien Fernand Dumont.

Dans L'éducation en l'absence de l'homme, par exemple, Marcel Goulet dénonce l'approche par compétences et la technicisation de la lecture littéraire: «Réenchanter l'école, ce serait faire en sorte qu'elle contribue à former des sujets culturels et pas seulement «cultivés», des sujets capables de porter sur la culture un regard distancié [...], de veiller au renouvellement du patrimoine culturel.»

Culture... L'intéressante contribution de Marc Chevrier porte sur la «multiversité», un concept élaboré à Berkeley dans les années 60 et qui est devenu le modèle dominant de l'université «moderne». Celle qui aime se faire voir.... Citant le doctorat honoris causa décerné par l'Université Laval à Céline Dion en 2008, Chevrier écrit: «L'université nord-américaine veut à tout prix exhiber sa pertinence sociale, sa perméabilité à l'air du temps, et se montrer partenaire, associée à tous ces lieux qui ne sont pas les siens.»

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LES DESSOUS DU PRINTEMPS ÉTUDIANT. Gérard Beaudet, Nota Bene, 186 pages.

UNE IDÉE DE L'UNIVERSITÉ - PROPOSITIONS D'UN PROFESSEUR MILITANT. Michel Seymour. Boréal, 216 pages.

LES CAHIERS FERNAND-DUMONT T.2 - L'ÉDUCATION EN PÉRIL. Sous la direction de Serge Cantin. Fides, 430 pages.

Extrait Les dessous du printemps étudiant

«Je vois [...] la manifestation d'un rapport extrêmement trouble et ambivalent à l'éducation. Tout se passe comme si la portée collective du projet éducatif mis en oeuvre dans le sillage du rapport Parent, il y a maintenant cinquante ans, n'avait pas été assumée. »




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