Pierre Huet: en 67, y'était tout beau...

«Tout est vrai...» Le livre aurait pu s'intituler Quelques épisodes... (PHOTO ALAIN ROBERGE, LA PRESSE)

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Daniel Lemay
La Presse

«Tout est vrai...» Le livre aurait pu s'intituler Quelques épisodes incroyables de ma vie extraordinaire écrits par nul autre que moi-même mais l'éditeur a choisi un titre plus évocateur: En 67 tout était beau. C'est la première ligne de la chanson Le blues d'la métropole, dont le texte intégral constitue la tête du premier chapitre de la «biographie» de Pierre Huet, son autobiographie en fait, puisqu'il est l'auteur de ce livre dont le sous-titre dit «Chansons et souvenirs».

Souvenirs vrais, bien sûr, ressortis pour la première fois dans les pages de l'hebdo Voir grâce à l'extraordinaire mémoire de Pierre Huet qui, écrit son préfacier et ami «jaloux» Michel Rivard, allie à «sa modestie légendaire et à sa connaissance encyclopédique des choses inutiles» ce type de mémoire assimilé à «une arme d'invention massive». Moins dangereuse que l'autre qui détruit, il faut s'en souvenir dans les bouts durs à croire sur ses années de latiniste au collège Saint-Ignace ou ses voyages «sur le pouce» en Gaspésie et en Europe.

«Tout est vrai», répète Pierre Huet en entrevue en admettant, l'oeil souriant, son penchant certain pour la «licence poétique», une aide à la création dont il ne s'est jamais privé, lui qui a longtemps été rédacteur en chef du magazine humoristique Croc.

«Licence complète - Bienvenue aux dames», comme disaient les devantures des bars et grills au temps où ce Montréalais aventurier vivait sa fulgurante jeunesse, alliant le look aux cheveux longs, la créativité tous azimuts et, cerise sur le sundae, l'humour qui les met à genoux. Et elles défilent, les dames, dans ces souvenirs de Beau Brummell qui n'a jamais su cocher non: conquêtes locales, rencontres de voyage, réfugiées ou confidentes d'un soir...

«Il faut se rappeler, dira-t-il quand on lui souligne la fréquence de ses évocations sexuelles, que c'était une époque libertaire où les barrières n'existaient pas. Une époque, en même temps, dont la plus grande révélation, pour moi, a été le féminisme. J'ai toujours été avec des femmes fortes avec qui je traitais d'égal à égale... même si elles réussissaient parfois à me dévisser la tête.»

Et l'auteur de Ginette - «Fais-moi sauter dans ton cerceau» - de citer un passage «sanglant» de La femme eunuque (1970) de la féministe Germaine Greer, en rappelant que, en ces temps presque lointains, il se réunissait avec d'autres mâles en vue du showbiz pour discuter de leurs relations avec les femmes. Ou peut-être parlaient-ils de filles... Homme rose avant la lettre, le Huet qui, en passant, est aussi le nom d'un rapace nocturne...

Des centaines de chansons

Des chansons, Pierre Huet en a écrit des centaines - le livre contient le texte de 25 d'entre elles -, jamais sur commande - «Je ne suis pas un fabricant de chansons» - ni en français normatif, et rarement sur des musiques déjà faites. Sauf pour Traversion, le grand disque d'Offenbach deuxième mouture (1978) duquel il a écrit presque tous les textes dont Je chante comme un coyote et l'hymne des hymnes de la déprime, Mes blues passent pu dans porte, la seule dont il a d'abord écrit les paroles. Quelle que soit la manière, l'objectif reste de «différencier le futile de l'intemporel»...

Outre Beau Dommage - 23 décembre, Montréal, Le Géant Beaupré - et Offenbach, Pierre Huet a écrit avec, entre autres, Paul Piché le politique (Cochez oui, cochez non), Pauline Lapointe et Éric Lapointe. L'intérêt principal de ce livre, outre les considérations sur la langue et la chanson, réside dans les explications sur la façon de travailler avec chacun, même celle de Pauline Julien avec qui, comprend-on vite, il n'a pas écrit longtemps.

Pierre Huet se décrit par ailleurs comme «un membre non performant de Beau Dommage». Comment vivait-il le relatif anonymat par rapport aux vedettes du groupe qu'étaient Michel Rivard, Pierre Bertrand et Marie Michèle Desrosiers? «Tous mes amis, encore aujourd'hui, mais il faut dire qu'il m'arrivait d'être légèrement agacé par le fait que les crédits allaient toujours aux interprètes. Dans ça, il y a de l'orgueil mais aussi de la fierté... Cela dit, je tire ma satisfaction de la reconnaissance de mes pairs, des chanteurs de toutes les générations, dont certains comme Éric Goulet, un talent immense, me disent encore qu'ils aimeraient travailler avec moi.»

La belle époque de Croc

Certains humoristes aussi, on peut supposer. En humour, Huet a travaillé notamment à Surprise sur prise avec l'ineffable Marcel Béliveau, à Juste pour rire et comme éditeur au contenu à Et Dieu créa... Laflaque. Tout ça après avoir passé 11 ans comme chef de la rédaction de Croc, le magazine «qu'on riait» et qui a publié un reportage photo du mariage de Michèle Richard... une semaine avant le mariage en question, comme on peut le lire ici dans la partie «souvenirs inoubliables» du présent ouvrage. Avec réactions du marié et tout!

Pourquoi Croc a-t-il disparu? «Parce qu'il n'y avait plus personne pour le lire et plus personne pour l'écrire», lance Pierre Huet en citant un autre homme célèbre. Les «writers» comme Stéphane Laporte et Jean-Pierre Plante s'en allaient à la télé ou à Juste pour rire où les cachets étaient meilleurs.

«Dans Croc, rappelle Huet, il y avait de quoi à lire alors que Safarir, c'est une photo avec une ligne en dessous... Les lois aussi ont changé - on ne peut plus photographier n'importe qui - et ce type de magazine est devenu plus politically correct.»

«Aujourd'hui, il y a des vaches sacrées à qui personne ne veut toucher: Céline Dion, Guy A. Lepage, Xavier Dolan, Guy Laliberté...»

Le prochain livre de Pierre Huet - il admet avoir pris goût à la chose - aura peut-être comme base ses anciens textes de Croc qu'il signait soit de son vrai nom, soit de pseudonymes recherchés que les moins de 20 ans ne peuvent pas connaître: Jéhan Beaupré (Géant...), Tommy Daoust qui évoquait le musical Tommy du groupe britannique The Who, etc. Faudra actualiser ou mettre des explications en bas de page...

Entre-temps, l'ancien enfant prodige du dessin va continuer d'entendre «ses» chansons à la radio ou sur une scène quelconque, et à toucher les droits d'auteur qui viennent avec. «On n'écrit pas des chansons pour se mettre riche» mais quand on a des classiques comme Pierre Huet, on peut espérer franchir le seuil de la pauvreté.

«Oui, j'en ai écrit des bonnes mais quand je commence à avoir la tête enflée, ma blonde me rappelle que je reçois aussi des droits d'auteur pour Le temps d'une dinde...»

Quatre chansons commentées par Pierre Huet

Ginette

MUSIQUE: MICHEL RIVARD

«Je voulais rendre hommage à cette période de la chanson pop québécoise où les Louvain, Lautrec et Lalonde donnaient des prénoms comme titres à leurs 45 tours. Sylvie, Louise, Gina, Manon [...]. Du même coup, c'était un clin d'oeil à ma mère qui, toute sa vie, s'est appelée Yvette, et une bonne partie de celle-ci Yvette Huet, en plus. Pire encore quand certains voisins persistaient à prononcer le Huet à la française, soit "Huette". [...]

«Ajoutez à cela le pur plaisir d'inclure dans une pièce appelée à jouer plus de 25 000 fois à la radio une subtile métaphore sexuelle - trouvez-la si ce n'est déjà fait - et ça vous donne tout un programme pour les épaules d'une frêle chanson.»

Mes blues passent pu dans porte

MUSIQUE: BREEN LEBOEUF, GÉRALD BOULET

«[Je] me suis rendu chez Gerry, le texte en main, un peu nerveux. Pas nerveux à cause du texte, nerveux à cause de la personnalité de Gerry, un authentique rocker, ce que je n'étais pas. Le film sur Gerry raconte - de façon très romancée - la suite: comment Gerry a tiqué sur la phrase "J'devrais appeler chez Drogue-secours" avant de mieux la saisir en lisant le reste du texte. [...] Et la chanson a pris son envol. Mise en musique en moins de deux par Breen et Gerry, c'était d'abord l'autre face du 45 tours Je chante comme un coyote. Elle a rapidement été découverte par quelques disc-jockeys, au grand dam de l'ami Gerry, qui voyait un peu d'un mauvais oeil que l'attention se porte sur la seule chanson qu'il n'interprète pas sur l'album Traversion.»

Cochez oui, cochez nonMUSIQUE: PAUL PICHÉ

«Il ne faut jamais perdre de vue qu'au bout du compte, c'est le chanteur qui aura à défendre la chanson finale sur scène; son opinion est donc prépondérante. Ce qui ne m'a jamais empêché de m'astiner violemment. Pour moi, il ne faut jamais confondre poésie et flou artistique. [...].»

«La phrase titre, qui est de Paul, est aujourd'hui passée dans l'usage. Chaque fois qu'il y a une forme quelconque d'interrogation sociétale, les journalistes la ressortent, ce qui nous fait toujours un petit velours. Les auteurs de chansons sont aussi vaniteux - parlez-en au plus célèbre des paroliers québécois - que les autres auteurs. Nous sommes ravis quand nos mots passent dans l'usage.»

Le temps d'une dinde

MUSIQUE: LUC GILBERT

«[Cette chanson] fait très bien ce qu'elle a à faire, c'est-à-dire faire rire, être mémorable, et évoquer les Noëls traditionnels québécois tout en s'en moquant gentiment. Elle est bien sûr en cela aidée par l'excellente musique de Luc Gilbert, à qui l'on doit également la musique de La P'tite Vie. [...] Et n'oublions pas non plus l'interprétation de l'ineffable Hi! Ha! Tremblay, l'alter ego édenté de mon ami Michel Barrette.»

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En 67 tout était beau. Pierre Huet. Québec Amérique, 306 pages.

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