Mana Neyestani: le dessin comme arme de résistance

Le bédéiste Mana Neyestani... (Crédit : Finn Våga.)

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Le bédéiste Mana Neyestani

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Le caricaturiste et illustrateur iranien Mana Neyestani vient de publier un album graphique remarquable basé sur l'histoire (vraie) d'un tueur en série qui a assassiné 16 prostituées dans la ville sainte de Mashhad au début des années 2000. Nous l'avons joint à Paris, où il vit en exil.

Mana Neyestani habitait encore en Iran lorsque l'histoire du «tueur araignée» a éclaté dans l'est du pays. L'histoire, qui a fait grand bruit, est celle d'un modeste maçon appelé Saïd Hanaï, qui a étranglé - en invoquant des motifs religieux - 16 femmes prostituées avant d'être finalement arrêté.

Condamné à mort, Saïd Hanaï n'a jamais exprimé le moindre remords pour ses gestes, estimant qu'il combattait simplement la débauche, comme le prescrit le Coran. Pendant sa détention, des manifestations de soutien au tueur ont eu lieu, de nombreux Iraniens étant convaincus qu'il avait agi en « homme d'honneur ».

«J'avais suivi l'histoire de loin, nous raconte Mana Neyestani, mais il y a deux ans, j'ai découvert [sur YouTube] un documentaire interdit de circulation intitulé And Along Came a Spider réalisé par Maziar Bahari, dans lequel Saïd Hanaï est interviewé pendant son séjour en prison [par la journaliste Roya Karimi Majd].»

À l'époque, l'auteur d'Une métamorphose iranienne et du Petit manuel du parfait réfugié politique se cherchait un sujet d'album. Cette histoire l'a tout de suite interpellé.

«J'étais choqué par les détails du témoignage de Saïd Hanaï, nous dit-il. Je trouvais aussi que le portrait des habitants de la ville de Mashhad était fascinant. De voir tous ses proches et ses voisins le défendre, c'était bouleversant. Parce qu'en dépit de ses crimes, c'était apparemment un homme bon et pieux. Je trouvais ça très intéressant.»

Une histoire pleine de teintes de gris, qui aborde par la bande les droits des femmes, la religion et la politique, Mana Neyestani s'est dit qu'il avait tous les ingrédients d'un très bon docu-polar.

Le juge qui a condamné le tueur en série est également un personnage intéressant. On pourrait se réjouir de sa décision - au moins il reconnaît le crime de Hanaï! -, mais Mana Neyestani le considère également comme un personnage aux teintes grisâtres. «Il condamne les meurtres, mais il défend un État islamique où la justice est entre les mains des mollahs. Il ne défend pas un système de justice indépendant.»

Le caricaturiste et illustrateur... (Image fournie par les Éditions çà et là) - image 2.0

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Image fournie par les Éditions çà et là

La mort par pendaison de Saïd Hanaï en 2002 a mis fin au feuilleton tout en divisant la population de Mashhad. Quinze ans plus tard, si de tels événements devaient se reproduire, est-ce que le tueur serait arrêté? Condamné à mort? Gracié? Est-ce que la population de Mashhad le soutiendrait toujours? Plus ou moins qu'avant?

«C'est très difficile de répondre à ces questions, admet Mana Neyestani. J'ai quitté l'Iran il y a plus de 10 ans, donc je ne sais pas comment ça se passerait, mais j'ai des amis à Mashhad qui me disent que les choses changent quand même en mieux, même si la ville est sous le joug d'un extrémiste religieux. La jeunesse iranienne force des changements, elle ne se laisse pas manipuler si facilement.»

Son livre, qui vient de paraître en France (en français et en perse), ne sera évidemment pas distribué en Iran, mais des copies illégales sont déjà en circulation sur le web.

«L'Iran demeure une théocratie conservatrice, donc l'interdiction de mon livre en Iran n'est pas surprenante, mais je suis convaincu que la situation en Iran va s'améliorer. Je suis convaincu que les oeuvres d'art ou littéraires, à long terme, contribueront à changer les esprits des gens et qu'on verra peu à peu des assouplissements et des réformes.»

Pour faire ce genre de récit politique, Neyestani croit que la bédé est le moyen d'expression parfait.

«Il y a bien sûr un risque de trop simplifier les choses, mais en exprimant une idée par case, ça a le mérite d'être clair pour le lecteur, nous dit l'auteur qui publie aussi des caricatures politiques sur un site web iranien. C'est ma façon de résister. Je crois que lorsque c'est bien fait, ça permet d'établir une connexion très rapide avec les lecteurs. Il y a des images fortes qui restent en tête, qui contribuent aussi à changer les mentalités.»

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L'araignée de Mashhad. De Mana Neyestani. 161 pages. Éditions çà et là.




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