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Philippe Arseneault: le Québec, cette société qui meurt

«On peut reprocher beaucoup de choses vraies au... (PHOTO EDOUARD PLANTE-FRÉCHETTE, LA PRESSE)

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«On peut reprocher beaucoup de choses vraies au gouvernement chinois, mais en éducation, ils investissent des milliards. Ils ont compris que leur avenir est dans le savoir, exactement le contraire d'ici, où l'État n'y accorde aucune importance, où les gens n'y accordent aucune importance. On va à rebours de l'histoire, du progrès. On régresse», avance Philippe Arseneault.

PHOTO EDOUARD PLANTE-FRÉCHETTE, LA PRESSE

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Julien McEvoy
La Presse

Le gagnant du prix Robert-Cliche du premier roman de 2013 pour Zora, un conte cruel est de retour avec un deuxième roman, celui-là résolument ancré dans le réel. Rencontre avec le romancier Philippe Arseneault, qui vient de publier Ma soeur chasseresse aux éditions Québec Amérique.

Le narrateur de Ma soeur chasseresse, Roé Léry, de passage au Québec après un exil de 14 ans en Chine, est misanthrope. Qu'on se rassure, son créateur, lui, ne l'est pas. Il existe toutefois chez Philippe Arseneault un certain goût de la provocation.

«Une grosse partie du dégoût de Roé, de sa frustration et de sa colère naît d'abord du parti pris de ses compatriotes pour la stupidité, explique l'auteur. De 2001 à 2011 au Québec, le taux d'analphabétisme fonctionnel est passé de 49 à 53%, ce qui fait de nous des producteurs d'analphabétisme!»

En entrevue, Philippe Arseneault, 41 ans, crâne frais rasé, est animé d'un enthousiasme contagieux quand il parle de la mise en scène d'un narrateur méchant. «Une griserie s'empare de l'écrivain, qui n'a soudainement plus de limites, dit-il. Je pense qu'on a tous une portion de venin, même si ce n'est pas en adéquation avec nos idées.»

Roé, garçon élevé à La Tuque au pied de la célèbre usine locale, qui passe le Barreau à la mi-vingtaine puis plaque tout pour la Chine, le «p'tit bollé» qui bûche fort, qui forge son destin, se laisse aller et frappe sur tout ce qui bouge de canadien-français. 

«L'expérience acquise lors du premier roman m'a permis ici d'exprimer des idées politiques et sociales, des coups de gueule.»

Mais Ma soeur chasseresse est également empreint d'une saine dose de romantisme, d'une réflexion sur l'amour. Ce Roé est une bonne pâte, même s'il a perdu la flamme, et on le découvre notamment lors d'un passage fort où il retourne à La Tuque pour une messe commémorative à l'intention d'un ancien camarade de classe suicidé.

Le roman raconte donc son périple au Québec, où, successivement, il se fera plaquer par courriel par son amoureuse chinoise, insultera une animatrice de Radio-Canada par son franc-parler, fera la promotion de son roman sans vraiment la faire - car il est auteur, ce Roé -, puis rencontrera une doctorante en histoire avec qui il partira à la recherche du tombeau de Jeanne Mance. 

Bougie d'allumage

Cinquante-trois pour cent d'analphabètes fonctionnels au Québec, donc. Au-delà du chiffre, dit l'auteur qui a vécu neuf ans en Chine, «ça se sent quand on habite ici». La réalité en est imprégnée, avance-t-il, tout comme le sont les conversations dans la rue et la «consternante absence de vie intellectuelle dans l'espace public».

«C'est quelque chose qui est prégnant, qui imbibe tout le tissu de notre vie collective. C'est quelque chose qui se vit. L'incurie intellectuelle au Québec, si on est sensible à ces choses-là, on en souffre.»

La bougie d'allumage du roman, c'est une visite guidée de la chapelle des Hospitalières, avenue des Pins à Montréal, où Philippe Arseneault apprend que Jeanne Mance est inhumée avec les soeurs sous la chapelle depuis 1673, même si elle était laïque. Curieux, il souhaite voir le tombeau; on lui répond qu'il n'est pas ouvert au public.

De cette mini-frustration naît le roman. 

«C'est Jeanne Mance qui a d'abord suscité une réflexion sur notre rapport à l'histoire, qui est inexistant au Québec, car évidemment, quand tu ne sais pas lire, tu ne peux pas t'intéresser à des choses comme ça.»

À cette réflexion se sont superposées des couches sur la langue, sur le rapport à l'intelligence, dont il est beaucoup question dans le livre. L'analphabétisme, c'est finalement le «mépris pour les gens intelligents», lance Arseneault.

Ma soeur chasseresse, de Philippe Arseneault... (Image fournie par Québec Amérique) - image 2.0

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Ma soeur chasseresse, de Philippe Arseneault

Image fournie par Québec Amérique

La grande régression

Pour Roé Léry, en tout cas, le Québec est une société qui meurt. Le narrateur se trouve bien chanceux d'habiter dans un pays avec 4000 ans d'histoire où tout est encore à faire. Et pour l'auteur, ce pays en pleine jeunesse, en pleine croissance, pas juste économique, sociale aussi, est un contraste riche à exploiter en regard de ce qui a cours ici. 

Philippe Arsenault est d'ailleurs un admirateur de la Chine, ou plutôt des Chinois.

«On peut reprocher beaucoup de choses vraies au gouvernement chinois, mais en éducation, ils investissent des milliards. Ils ont compris que leur avenir est dans le savoir, exactement le contraire d'ici, où l'État n'y accorde aucune importance, où les gens n'y accordent aucune importance. On va à rebours de l'histoire, du progrès. On régresse. Je voulais mettre en opposition ma province - qui pourrait être n'importe quelle autre province - avec ce nouvel empire qui se réveille à l'autre bout du monde et qui roule à la vitesse grand V sur l'autoroute du progrès.»

Avec Ma soeur chasseresse, Arseneault applique un défibrillateur sur le coeur du Canada français. Son Roé est certes pédant, élitiste, mordant, tout simplement chiant. On fait sa rencontre à nos risques et périls. Mais le voyage est fructueux. 

Ma soeur chasseresse

Philippe Arseneault

Québec Amérique

308 pages




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