L'héritage de Simone de Beauvoir

Simone de Beauvoir, à Paris en 1971. «[Simone... (PHOTO GEORGES BENDRIHEM, ARCHIVES AGENCE FRANCE-PRESSE)

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Simone de Beauvoir, à Paris en 1971. «[Simone de Beauvoir a] mené une vie "libre" à une époque où la vie des gens, et en particulier des femmes, était très codée. Plus encore que maintenant», soutient Martine Delvaux, professeure de littérature à l'UQAM et auteure.

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Simone de Beauvoir est morte le 14 avril 1986. Trente ans plus tard, ses écrits demeurent toujours actuels. Explications.

«On ne naît pas femme, on le devient», écrivait Simone de Beauvoir dans Le deuxième sexe, publié en 1949, et considéré encore aujourd'hui comme la «bible» du féminisme contemporain.

Malgré les décennies et les nombreux ouvrages publiés depuis, Simone de Beauvoir demeure une référence chez les féministes comme chez les universitaires, dans le domaine de la philosophie comme dans celui des études féministes.

Pascale Navarro se souvient d'avoir lu Mémoires d'une jeune fille rangée à l'âge de 16 ans, chez une amie. Ce fut un choc. «J'ai réalisé qu'on pouvait avoir envie d'écrire des livres sur la condition des femmes, cette lecture a vraiment été un déclencheur chez moi, affirme l'auteure de l'essai Femmes et pouvoir - Les changements nécessaires. Je l'ai relu récemment et j'ai constaté que certains passages, pas tous, avaient mal vieilli. Mais c'est tout de même frappant de voir que certains débats de l'époque, qu'on croyait derrière nous, sont encore très actuels.»

«C'est une des premières qui avait un projet d'écriture sur les femmes, qui était son propre sujet», ajoute Pascale Navarro. Son oeuvre est la base sur laquelle beaucoup de femmes ont travaillé. Et son ambition intellectuelle est tellement inspirante. Elle a vraiment une place à part dans la littérature féministe. »

La référence

Pour les jeunes féministes, Simone de Beauvoir demeure un repère. C'est le cas d'Aurélie Lanctôt, auteure de l'essai Les libéraux n'aiment pas les femmes, qui estime que Beauvoir demeure «importante pour savoir d'où émanent les théories féministes d'aujourd'hui».

«Le deuxième sexe a été une lecture marquante pour moi même si je l'ai lu plus tard, au début de l'université, note la jeune femme. Ça m'a aidée à situer les théories féministes, leur évolution. Elle adopte une approche anthropologique que j'apprécie beaucoup et en plus, c'est très bien écrit. Après elle, d'autres féministes matérialistes, comme Christine Delphy, sont allées plus loin, mais cela n'empêche pas qu'elle demeure importante.»

«Beauvoir reste une incontournable à la fois comme figure historique, comme personne et comme écrivaine. Elle s'est battue pour la dépénalisation de l'avortement aux côtés de Gisèle Halimi. Elle a rédigé le "Manifeste des 343 salopes", note Martine Delvaux, professeure de littérature à l'UQAM et auteure. Mais elle a aussi mené une vie "libre" à une époque où la vie des gens, et en particulier des femmes, était très codée. Plus encore que maintenant. [...] Beauvoir n'a pas eu d'enfants. En soi, pour l'époque, c'était une forme d'exception.»

Beauvoir est au programme des cours de Martine Delvaux, qui fait systématiquement lire à ses étudiants l'introduction du Deuxième sexe. «Ça reste, pour moi, un texte essentiel, lumineux, coup-de-poing, un incontournable, assure-t-elle. On tend à pâlir combien Beauvoir a été importante en ce qui concerne la déconstruction des genres sexués, de l'hétérocentrisme, du binarisme homme-femme.»

Censurée au Québec

Les Québécoises francophones ont un peu raté leur premier rendez-vous avec la célèbre philosophe féministe. En effet, son entrevue avec Wilfrid Lemoine, journaliste de l'émission Premier plan à Radio-Canada et qui s'était rendu à Paris pour la rencontrer, n'a jamais été diffusée. Cédant sous la pression de l'archevêché de Montréal et du cardinal Léger, Radio-Canada a choisi de censurer les propos de Beauvoir qui devaient être diffusés le 13 novembre 1959.

Dans une lettre envoyée aux employés, le directeur des réseaux français de l'époque, Gérard Lamarche, avait justifié sa décision ainsi: «Au cours de cette interview, Simone de Beauvoir exprime sans ambages des opinions qui s'opposent carrément aux convictions de notre population concernant l'existence de Dieu, l'institution du mariage et d'autres réalités de première grandeur. De telles informations auraient pu surprendre et choquer durement toute une partie des auditeurs peu préparée à de telles énonciations. Nous avons donc décidé de ne pas projeter ce film sur les écrans.»

Radio-Canada a tenté une seconde fois de diffuser l'entrevue en 1986, au moment de la mort de la philosophe. Mais la télévision publique n'a finalement diffusé que 40 minutes de l'entretien pour laisser l'antenne aux éliminatoires de la Ligue nationale de hockey...

Simone de Beauvoir a donné une entrevue au... (PHOTO TIRÉE D'UNE VIDÉO DE RADIO-CANADA) - image 2.0

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Simone de Beauvoir a donné une entrevue au journaliste de Radio-Canada Wilfrid Lemoine en 1959, mais elle n'a pas été diffusée.

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Mauvaise traduction

Dans le monde anglo-saxon, c'est la traduction des oeuvres de Beauvoir qui a retardé le coup de foudre pour la pensée beauvoirienne, coup de foudre qui s'est produit plus tard, dans les années 80.

«Il y a eu un véritable débat autour des travaux de Beauvoir chez les universitaires de langue anglaise et il faut remercier Margaret Simons, qui a vraiment contribué à déterrer ses écrits, souligne Alexander Antonopoulos, professeur au département de philosophie de l'Université Concordia. Margaret Simons est au coeur de ce qu'on a nommé la "renaissance de Beauvoir" dans le monde anglo-saxon. Elle a eu un impact majeur sur la façon dont est lue Simone de Beauvoir aujourd'hui.»

Alexander Antonopoulos est également membre de l'Institut Simone de Beauvoir, un centre d'études féministes fondé à l'Université Concordia en 1978. Il a rédigé le chapitre d'un ouvrage qui sera publié l'an prochain intitulé Blackwell Companion to Simone de Beauvoir. Il s'agira de la première oeuvre du genre consacrée à une femme philosophe.

Antonopoulos est un passionné de l'oeuvre de Beauvoir, qu'il enseigne dans ses cours de philo, d'éthique et d'études féministes. 

«Ses écrits transcendent les générations. L'intersectionnalité - cette notion qui dit qu'une femme peut se retrouver au carrefour de plusieurs discriminations comme le sexisme, le racisme, etc. - était pressentie dans ses travaux.»

«On le voit dans ses plus récents écrits, ses journaux intimes et ses écrits politiques, estime Alexander Antonopoulos. Beauvoir a été influencée par des auteurs afro-américains, ce qui fait qu'elle est plus actuelle que jamais.»

Au fil des ans, Simone de Beauvoir est devenue une icône, un peu comme Frida Kahlo et Che Guevara. On trouve des dizaines d'objets à son effigie sur les sites Pinterest et Etsy. Alexander Antonopoulos, professeur à Concordia, remarque que les jeunes redécouvrent Beauvoir par l'entremise des médias sociaux.

«Il y a beaucoup de blogues féministes sur Tumblr qui parlent de Beauvoir, dit-il. Sa personnalité est très importante, ses écrits ont montré qu'elle était bien plus que l'ombre de Sartre. C'était un être sexué qui a eu plusieurs relations amoureuses, hétérosexuelles et homosexuelles. Il y a un véritable buzz autour d'elle aujourd'hui, elle est vue comme sexy et cool par les jeunes.»

En savoir plus sur Simone de Beauvoir

Pour en apprendre davantage, une série de 10 heures consacrée à sa vie et à son parcours. http://www.franceculture.fr/emissions/simone-de-beauvoir-absolument-multidiffusion

Pour suivre ses traces lors de votre prochain voyage à Paris. http://www.terresdecrivains.com/simone-de-beauvoir-a-paris

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