L'influence d'un livre: le premier classique

La seule gravure connue du visage de Philippe... (Photo: fournie par les Archives nationales du Québec)

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La seule gravure connue du visage de Philippe Aubert de Gaspé fils. Né le 8 avril 1814 à Québec, il meurt le 7 mars 1841 à Halifax. Il avait 26 ans.

Photo: fournie par les Archives nationales du Québec

Marie-Christine Blais
La Presse

Chaque semaine de l'été, l'équipe de Lecture revisite un classique de la littérature québécoise. A-t-il tenu la route? Nos journalistes confrontent leurs impressions aux critiques d'hier.

À la Grande Bibliothèque de Montréal, les multiples éditions de L'influence d'un livre, de Philippe Aubert de Gaspé fils, et une foule d'études afférentes occupent toute une étagère: ce très bref roman a constamment été publié et republié depuis 177 ans, y compris en version anglaise, puis étudié et réétudié. Considéré comme le premier roman québécois, notre tout premier classique littéraire a paru en 1837, deux ans avant le rapport de Lord Durham, celui qui dira du peuple canadien-français qu'il est «sans histoire et sans littérature»!

Du fantastique, de la science-fiction d'époque, du suspense, un meurtre sanglant, le diable, des citations en anglais, des références à une multitude d'autres oeuvres: voilà ce qu'on trouve dans L'influence d'un livre, publié le 2 avril 1837, vendu cinq «chelins» (shillings) et dont la typographie présente «un aspect tout à fait européen», pour reprendre les mots de son premier critique, le Français Hyacinthe Leblanc de Marconnay, installé au Bas-Canada en 1834 et éditeur du journal Le Populaire.

Petit roman, grandes ambitions

Difficile de résumer ce court «roman historique», auquel le célèbre père de l'auteur, dont il porte le nom, a sans doute collaboré. Trois histoires (inspirées de faits authentiques) s'y superposent: celle de Charles Amand, ex-paysan devenu alchimiste après la lecture d'un livre et qui tente de se procurer une main de cadavre pour fabriquer de l'or; celle de Saint-Céran, étudiant en médecine (y compris les autopsies), témoin d'un meurtre et amoureux malheureux; enfin, celle de Mareuil, aubergiste psychopathe qui commettra un meurtre. L'aubergiste sera condamné à mort, et c'est l'une de ses mains que convoite l'alchimiste pour un rituel nécromantique. Ce «triptyque» est lui-même entrecoupé de chansons populaires, de légendes québécoises (dont celle de la célèbre Rose Latulipe, ensorcelée par le diable), ainsi que de farces lancées par les confrères de l'étudiant en médecine!

À cela, ajoutons une préface particulièrement intéressante et lyrique (l'auteur y réclame le droit à une littérature d'ici qui ne soit pas du terroir) ainsi qu'une foule de citations en anglais et en français, tant de Shakespeare et de Byron que de Voltaire et de Lamennais!

Critiques assassines

À sa sortie, le livre est accueilli avec indifférence. La première critique, dans le quotidien Le Populaire (le «Journal des intérêts canadiens») est plutôt mesurée. Mais la seconde, publiée trois semaines plus tard dans le même journal, est une charge en règle: chacun des 14 chapitres est attaqué (toute la une est même consacrée au sujet!).

S'ensuit un échange épistolaire entre l'auteur et le critique pendant quelques jours, dans les journaux. Les reproches adressés à de Gaspé fils? Son rejet des règles d'unité (temps, lieu, action), ses citations en anglais, ses références à la culture populaire, son individualisme, son absence de propos nationaliste et collectif. Et puis, qu'est-ce que ce personnage d'ex-paysan qui se mêle de lire un livre d'alchimie sans en comprendre grand-chose?

La rébellion des Patriotes, quelques semaines plus tard, mettra fin à la controverse. Une dernière critique, en février 1838, assassinera le roman en bonne et due forme. De Gaspé fils, qui a alors 22 ans, renonce à l'écriture. Il se réfugie en Nouvelle-Écosse et y meurt à 26 ans. En 1864, le roman sera réédité, mais en version censurée et sous un nouveau titre: Le chercheur de trésors.

Un livre influent

Il est vrai que la lecture de ce «roman historique» n'est pas des plus fascinantes, aujourd'hui. Il semble bien décousu et étrange, ce récit à la fois gothique, mièvre, folklorique et facétieux. Mais quel objet d'étude et de réflexion passionnant, il faut en convenir! Son «multiculturalisme», tant linguistique que religieux, est encore d'actualité. Son personnage d'Amand, simple paysan à qui la lecture ouvre des horizons (mensongers, certes, mais horizons tout de même) est en soi une étude sociologique: voilà un homme qui veut changer de destin par l'étude, mais qui est pour cela même méprisé et ridiculisé par les bourgeois et la noblesse. C'est en quelque sorte de l'émergence d'une classe ni rurale, ni privilégiée - une classe moyenne? - qu'il est question.

En clair, ce n'est franchement pas «pour l'histoire» qu'il faut lire L'influence d'un livre, mais bien pour l'Histoire. Celle du Québec et de sa littérature. Avec ses légendes que ne renierait pas un Samuel Archibald, son goût du macabre tout à fait dans la lignée d'un Patrick Senécal, son éclectisme digne d'un Victor-Lévy Beaulieu, c'est bien d'un livre influent qu'il s'agit. On en parle encore, on l'étudie toujours, 177 ans plus tard.

Réception critique

«M. de Gaspé, qui a tant lu, paraît avoir peu médité Boileau qui nous semble une autorité un peu plus respectable que Victor Hugo [...]. L'influence d'un livre est très bien écrit; il étale un luxe d'érudition extraordinaire et nous nous attendions à cela, car nous savions que M. de Gaspé dévorait tout ce qu'il rencontrait. [...] [C'] est le premier essai sur les moeurs du pays qui ait encore paru; c'est une plume canadienne qui a tracé tous les contours du tableau; il est probable que les Canadiens voudront donner de l'encouragement à leur compatriote [...].» - Hyacinthe Leblanc de Marconnay, Le Populaire, 25 septembre 1837«Je crois vraiment que c'est un recueil complet de tous les contes en l'air qui se débitent vulgairement dans le pays.» - Pierre-André (André-Romuald Cherrier), Le Populaire, 11 octobre 1837

«Il y a des lourdeurs dans le récit des tribulations de Charles Amand [...]. Il appert toutefois que c'est à cause de ces gaucheries justement que le roman est attachant. Philippe Aubert de Gaspé fils a à peine 22 ans lorsqu'il rédige son récit. À cet âge, on peut avoir des lectures, on a rarement de la maturité. L'Influence d'un livre est l'oeuvre d'un écrivain intelligent qui ne fait pas dans la dentelle.» - Gilles Archambault, Le Devoir, 16 septembre 1995

«[...] L'Influence d'un livre, réputé être le premier roman canadien-français [...] vaut plus par sa préface, qui est en réalité un manifeste, que par sa composition passablement hybride, qui mêle sans grande habileté les légendes et une très romantique histoire d'amour.» - Réginald Martel, La Presse, 8 septembre 1996

«Pourquoi tant de mépris pour un roman drôle, vif et qui avait le mérite immense d'inaugurer une littérature? Justement, Aubert de Gaspé n'a pas le profil d'un aîné respectable. Le roman va à contre-courant des visées d'une bourgeoisie qui, accédant ou voulant accéder au pouvoir, tente de produire d'elle-même, de la "nation" et de ses attributs, un portrait fixé, cohérent, propre à légitimer sa position.» - Ollivier Hubert, revue Histoire sociale, mai 2003

Extrait L'influence d'un livre

«Amand avait froid. Dans l'enthousiasme de son zèle, il avait oublié d'alimenter son feu [...]. Il fit inutilement tous ses efforts pour le rallumer, enfin, accablé de fatigue, il se dépouilla de ses vêtements et se mit au lit. Il s'endormit facilement; car depuis longtemps il avait pour habitude de ne prendre que deux heures de sommeil par nuit. Heureux moments où son âme s'élança dans ce monde idéal pour lequel il est né! Que n'aurait pas fait cet homme si son imagination fertile eut été fécondée par l'éducation?»




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