James Ellroy: entrevue avec le purgatoire

«J'ai du plaisir avec la phonétique, avec le... (Photo archives AFP)

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«J'ai du plaisir avec la phonétique, avec le yiddish, les insultes racistes, le patois des hipsters, le slang noir... Il y a beaucoup de ce plaisir dans Extorsion», confesse James Ellroy.

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Marie-Christine Blais
La Presse

Intitulée Shakedown, la longue nouvelle écrite par l'Américain James Ellroy il y a deux ans à l'intention d'un éditeur exclusivement numérique (Byliner Fiction) paraît ces jours-ci en français, en version papier, sous le titre Extorsion. Ce n'est pas le meilleur des livres d'Ellroy, mais bon, c'est du Ellroy bien méchant, tordu, mâtiné de dégueulasse. Et puis, Extorsion est suivi d'un extrait de son prochain roman, Perfidia. Attention: cette entrevue contient des propos explicites.

Extorsion met en vedette Freddy Otash, ex-détective corrompu et fournisseur de matière à scandale au magazine Confidential dans les années 50. Otash a véritablement vécu (1922-1992). Vous relatez sa vie, jalonnée de noms d'acteurs célèbres d'Hollywood et de potins scandaleux les concernant. Vous faites même de l'acteur James Dean sa principale source de ragots assez abjects, pourquoi? Eh bien, parce que Dean était vraiment un ami de Freddy Otash. Freddy l'avait arrêté pour vol à l'étalage au Hollywood Ranch Market, et il était véritablement un des informateurs de Freddy, qui faisait ensuite chanter les acteurs ou vendait leurs secrets à Confidential. Est-ce que tout est vrai dans ce que j'écris dans Extorsion à son propos? Dean est mort, et je peux écrire ce que je veux! C'était apparemment un gentil garçon. Mais je ne l'ai jamais aimé comme acteur.

Q: Dans ce livre, vous multipliez les clins d'oeil aux stars du grand écran, mais aussi au cinéma tout court. Ainsi, au moment où il meurt, Freddy dit: «Red Ryder». Est-ce une référence au fameux «Rosebud» à la fin du film CitizenKane d'Orson Welles?

R:Tout à fait. Je considère CitizenKane comme un film de merde, j'avais envie de me payer sa tête, d'où la référence.

Q:Euh, qu'est-ce que vous aimez, si je puis me permettre?

R:Eh bien, j'aime mon ex-femme, mon ex-chien, la musique classique, les États-Unis, écrire, mon éditeur français et la chambre d'hôtel à Paris où je suis actuellement... La vie est plutôt agréable.

Q:Dans Extorsion, Freddy est puni par où il a péché: il raconte sa vie alors qu'il est au purgatoire depuis 20 ans. C'était important pour vous qu'il y ait ainsi une espèce de justice?

R:Oui, il y a une justice, et Freddy mérite ce qui lui arrive. Il a blessé beaucoup de gens, c'est donc bien qu'Ava Gardner soit là, au purgatoire, pour lui tisonner le cul! Car ses souffrances ne seront jamais proportionnelles aux dommages qu'il a infligés. Mais évidemment, en même temps, je me suis arrangé pour m'amuser en écrivant cela. Ce texte est un batifolage (a romp), mais son sous-texte moral est sérieux.

Q:Extorsion porte aussi, en parallèle, sur l'écriture, puisque Freddy explique comment il utilise la langue dans ses articles à Confidential. Mais c'est bien de votre écriture à vous que vous parlez?

R:Je ne l'ai certainement pas reçue de Freddy, qui était juste un moron et un bouffon! Non, c'est vraiment une célébration du langage, ce texte, particulièrement de ce que j'appelle le «scanda-language» (la scandallusion, dans la traduction). L'auteur américain Franck O'Connor (1903-1966) a déjà dit: «Une littérature qui ne peut pas être rendue vulgaire n'est pas une littérature et ne durera pas.» Il a raison. J'ai du plaisir avec la phonétique, avec le yiddish, les insultes racistes, le patois des hipsters, le slang noir... Il y a beaucoup de ce plaisir dans Extorsion.

Q:C'est aussi par plaisir que vous y avez mis un personnage qui s'appelle James Ellroy, un écrivain qui pique tout, les histoires et le style, à Freddy Otash?

R:Tout à fait, je suis devenu mon propre figurant! Et je trouvais drôle de faire de cet Ellroy un plagiaire. Je voulais ainsi harnacher la relation réelle que j'ai eue avec le vrai Freddy.

Q:Extorsion est suivi d'un extrait de Perfidia, votre prochain roman (prévu au début de 2015 en français). Pouvez-vous nous en parler?

R:Perfidia portera sur les croyances. Et sur la Seconde Guerre mondiale, parce qu'il débute en 1941, la veille de l'attaque de Pearl Harbor par les Japonais. C'est le premier livre du deuxième Quatuor de Los Angeles [Ellroy fait référence à son premier Quatuor: Le dahlia noir, Le grand nulle part, L.A. Confidential et White Jazz, qui se déroulent entre 1958 et 1973]. C'est un antépisode (prequel) du premier Quatuor, avec les mêmes personnages, mais plus jeunes, dans les années 40.

Q:Par intérêt pour les personnages ou pour l'époque?

R:Je voulais consolider le premier Quatuor et ma trilogie Underworld USA, et densifier la relation des lecteurs avec sept de mes personnages en créant quatre autres livres. C'était difficile. Cela m'a demandé une étude en profondeur de ma propre oeuvre, mais au final, ça en valait la peine.

Q:Qu'est-ce qui vous a le plus surpris, en relisant vos livres?

R:À quel point ils sont excellents! Enfin, je savais qu'ils étaient bons, mais j'ai été surpris de voir à quel point. Et j'ai réalisé que le nouveau Quatuor de L.A. serait encore meilleur.

Q:Qu'est-ce que Los Angeles représente aujourd'hui pour vous?

R:C'est là où je vis quand les femmes divorcent de moi. Dans ce temps-là, je reviens chez moi, là où j'ai grandi. Je vis complètement dans le L.A. de 2014, mais aussi, en même temps, dans un L.A. imaginaire. C'est celui que je préfère. Dans le vrai L.A., je ne parle à peu près à personne et je me déplace en toujours en voiture. Dans l'imaginaire, je marche dans les rues, je croise mes personnages.

Q:Vous considérez-vous comme un témoin de vos personnages ou comme un personnage invisible dans vos livres?

R:Je suis celui qui les a créés. Je suis toujours conscient que je suis le seul responsable de cette création.

Q:À l'exception peut-être de Freddy O'Tash et des vraies stars évoquées dans Extorsion?

R:C'est vrai que ces personnages ont vraiment existé et ont vraiment fait certains gestes. Mais aussi d'autres gestes qu'ils n'ont jamais faits dans la vraie vie, juste dans mon texte! Quand j'écris à partir de personnages réels, je fais ce que je veux avec eux, pourvu que je respecte les faits.

Q:Vous êtes chanceux, vous êtes Dieu?

R:Je sais.




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