À la découverte du pôle Est

Pierre Pettigrew, conseiller de direction aux affaires internationales... (Photo fournie par Deloitte)

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Pierre Pettigrew, conseiller de direction aux affaires internationales chez Deloitte Canada, à Toronto, et ancien ministre des Affaires étrangères et du Commerce international.

Photo fournie par Deloitte

Marc Tison
La Presse

L'axe de rotation du globe économique s'est déplacé vers l'Orient. Pierre Pettigrew trace les contours de ce nouveau continent... plusieurs fois millénaire.

Pour l'Occident, l'Asie a d'abord été une légende, ensuite un rêve, puis un objectif, enfin une lointaine destination.

Maintenant ? « Incontournable ! », lance Pierre Pettigrew, conseiller de direction aux affaires internationales chez Deloitte Canada, à Toronto, et ancien ministre des Affaires étrangères et du Commerce international. « L'Asie est absolument incontournable pour les gens d'affaires du pays qui songent le moindrement à sortir de nos frontières. »

On le sait, le centre de gravité économique s'est déplacé vers l'Asie.

La Chine est la deuxième économie du monde, après les États-Unis. L'Inde et le Japon se sont glissés aux troisième et quatrième rangs.

La croissance chinoise s'essouffle ? Tout dépend du point de comparaison.

« On parle d'une croissance de 7 % en Chine. Les économistes et les marchés financiers sont inquiets, mais au fond, c'est une très bonne nouvelle. On savait bien que les 12 ou 13 % de croissance annuelle n'étaient pas soutenables. Et l'inquiétude que nous avions à l'époque, c'était de savoir s'il y aurait un atterrissage brutal, qui causerait un grand tort à l'économie mondiale, ou plutôt un atterrissage en douceur vers une croissance soutenable. »

Reformulons un énoncé fondamental de pataphysique : moins on accélère plus vite, moins on fait plus de chemin... mais on avance tout de même.

« Les 7 % de croissance de la Chine d'aujourd'hui valent les 13 % de croissance de la Chine d'il y a 20 ans, souligne l'ancien ministre. On ajoute en réalité une nouvelle économie suisse chaque année. »

LE DÉTOUR MAOÏSTE

Pour relativiser le ralentissement de la croissance, il faut rappeler d'où celle-ci provenait.

« On partait d'une économie maoïste basée sur l'autonomie et l'autosuffisance de chacune des 29 régions administratives de la Chine, explique Pierre Pettigrew. Chaque région devait produire le ciment et le fer dont elle avait besoin. C'était vraiment très peu productif. Les réformes chinoises ont donc consisté essentiellement à créer une économie chinoise où les meilleurs continuaient et les autres disparaissaient de la carte. On partait en réalité de 29 économies chinoises vers une seule. »

Maintenant que ce grand virage se complète, la Chine doit transformer une économie stimulée par l'investissement en une économie fondée sur la consommation. « À mon avis, ils vont gagner ce pari, mais cette transition sera probablement plus laborieuse que nous l'avions anticipé. »

Car la consommation tarde à s'inscrire dans les moeurs. De nombreux Chinois conservent leurs épargnes en prévision de problèmes de santé dans la famille ou pour assurer leur vieillesse, en dépit des régimes publics.

« Les programmes sociaux que les Chinois mettent en place auront besoin de temps pour gagner la confiance des gens. » - Pierre Pettigrew, conseiller de direction aux affaires internationales chez Deloitte Canada

Cette économie en mutation n'intéressera pas nécessairement les mêmes catégories d'investisseurs et d'entrepreneurs étrangers que durant le grand déploiement économique.

L'Asie est un marché fondamental pour les exportateurs canadiens de services, fait-il valoir, citant Manuvie en exemple. « Elle a maintenant 55 succursales en Chine. C'est la seule compagnie étrangère qui peut y vendre des fonds communs. »

LE RETOUR

À l'échelle historique, les deux derniers siècles sont pour la Chine des anomalies temporaires.

Depuis 2000 ans, elle a été au centre de la civilisation et du développement technologique. « En 1820, les Chinois avaient la plus grande économie mondiale, rappelle Pierre Pettigrew. Leur économie était deux fois plus grande que celle de l'Inde, la deuxième économie mondiale à l'époque. En 1820, l'économie chinoise était six fois celle de la Grande-Bretagne, 20 fois celle des États-Unis. De leur point de vue, ils sont en train de corriger cette situation, de corriger les erreurs des dernières décennies. »

Même leurs - relatifs - ralentissements sont des occasions de croissance. Leurs excédents de production, de fer notamment, vont être mis à profit dans de nouvelles infrastructures hors frontières.

« Ils sont en train de construire des chemins de fer pour se rendre en Iran. Le vieil empire perse et le vieil empire chinois, qui ont des millénaires d'histoire, sont en train de se reconnecter. Je crois que la Chine est en train de faire un grand pivot vers l'Eurasie et veut véritablement s'intégrer physiquement avec elle. »

L'INDE

L'Inde est le seul autre pays dans la catégorie démographique des poids lourds de plus d'un milliard d'habitants.

Toutefois, malgré les apparences de plus grande proximité culturelle, « c'est un pays où il est beaucoup plus difficile de faire affaire », fait valoir Pierre Pettigrew.

« C'est un pays un peu en trompe-l'oeil. On a toujours l'impression qu'il est plus accessible parce qu'une centaine de millions d'Indiens parlent anglais et que la Grande-Bretagne y a laissé beaucoup d'institutions en héritage. » - Pierre Pettigrew

Erreur. Illusion.

« Le reste de l'Inde fait des choix économiques qui sont très différents des Chinois. Les Indiens restent beaucoup plus fidèles à leurs valeurs spirituelles. Ils embarquent moins dans la logique plus matérialiste, plus commerçante dans laquelle les Chinois sont entrés d'emblée. »

Malgré ce trompe-l'oeil, les entrepreneurs intéressés ne doivent pas détourner le regard.

« Mais il faut faire ses devoirs de façon plus attentive, plus minutieuse en Inde. Il y a du potentiel, mais trouver des marchés est parfois un exercice quasi chirurgical. »

ET LES AUTRES

Et il y a encore les autres ! L'Indonésie, 250 millions d'habitants. Le Viêtnam, encore 90 millions.

« Il faut regarder ce qui se passe en Indonésie, qui est un immense pays, mais le Viêtnam ou le Cambodge ont fait beaucoup de progrès au cours des dernières années. »

La production qui a déserté la Chine côtière s'est déplacée en partie vers ces deux pays, « avec des besoins économiques que nos entreprises canadiennes peuvent combler ».

Il se résume en revenant à son mot de départ. « Autant l'Asie est incontournable, autant il y a de nombreux éléments à analyser dans le puzzle. »

Un puzzle chinois, évidemment.




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