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La politique, ça use, ça use

Françoise David... (Photo Martin Chamberland, La Presse)

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Françoise David

Photo Martin Chamberland, La Presse

Être politicien est-il trop demandant? Au point d'être usé et vidé après seulement quelques années? Alors que plusieurs ministres et députés provinciaux ont annoncé leur retrait de la vie politique, des élus et ex-élus de tous les horizons se confient sur la dure réalité d'un métier de plus en plus exigeant.

Un métier exigeant

Il y a d'abord les multiples déplacements, dont les nombreux aller-retour entre les circonscriptions et la capitale. Puis le fait qu'il ne s'agit pas d'un travail particulièrement valorisé. Pourtant, il occupe les élus sept jours sur sept. Il y a aussi le stress lié à l'omniprésence des médias et réseaux sociaux et la difficile conciliation travail-famille. Témoignages d'élus et d'ex-élus.

Un rythme de vie intense

Françoise David a quitté la politique en janvier 2017 parce qu'elle n'avait plus la force ni la motivation de poursuivre ce rythme de vie très intense. L'ancienne députée de Québec solidaire dans la circonscription de Gouin explique qu'elle ne supportait plus d'avoir des journées ultra-chargées qui ressemblaient à une course contre la montre. «Nous étions deux, puis trois députés à couvrir l'ensemble des dossiers. À seulement trois, ça devient extrêmement lourd, les attentes des citoyens sont aussi grandes pour un parti qui a trois députés qu'un autre qui en compte une soixantaine», indique Françoise David.

Il y avait aussi le stress de devoir presque tous les jours faire des points de presse sur des sujets très différents où il fallait toujours être très préparée et pertinente. «Oui, il faut prioriser les dossiers, mais je dis quoi aux parents d'enfants autistes qui comptent sur notre soutien? Je ne peux pas leur dire non», remarque l'ancienne députée. Elle estime par contre qu'elle avait la chance d'être dans une circonscription urbaine qu'elle pouvait parcourir à vélo, à pied ou en transports en commun, ce qui n'est pas le cas de certains collègues en région.

Des milliers de kilomètres à parcourir

Jean-François Fortin, ancien député fédéral de la Haute-Gaspésie-La Mitis-Matane-Matapédia pour le Bloc québécois, puis pour Forces et Démocratie, travaillait dans un territoire de 16 000 km2 composé d'une soixantaine de municipalités. «Chaque année, je parcourais plus de 85 000 km. Le Parlement siège six mois par année à Ottawa, je revenais chaque fin de semaine, je faisais huit heures de route pour être présent dans ma circonscription et auprès de ma famille», confie ce père de quatre enfants. «Le corps en subit les contrecoups, c'est fatigant. J'étais usé après mon mandat de quatre ans et demi où j'ai réalisé 520 activités communautaires entre 2011 et 2015», souligne M. Fortin, qui est maintenant maire de Sainte-Flavie et professeur de sciences politiques au cégep de Rimouski.

Obligée de négliger sa famille

La ministre de la Justice Stéphanie Vallée, qui a annoncé l'hiver dernier son départ de la vie politique, estime qu'elle n'a pas été assez disponible pour ses enfants. Elle a parfois eu le sentiment de ne jamais être au bon endroit au bon moment. «De toutes mes obligations, celle que j'ai le plus délaissée est celle envers mes enfants. C'est dur de devoir dire à sa fille de 12 ans qui traverse un moment difficile qu'on ne peut pas lui parler parce qu'on est en pleine commission parlementaire», confie celle qui est députée libérale de Gatineau depuis 2007.

Représentant une circonscription de plus de 15 000 km2, elle aussi en a parcouru, des kilomètres. «J'ai le privilège, en tant que ministre, d'avoir un garde du corps qui me conduit, mais pendant sept ans, j'ai fait Maniwaki-Québec aller-retour toutes les semaines, soit plus de 1110 km. Parfois je partais à 23 h de Québec pour pouvoir voir mes enfants le matin avant qu'ils ne partent à l'école, se souvient-elle.

«J'enviais les députés de Québec qui avaient la chance de dormir à la maison le soir et de retrouver leurs conjoints et enfants.»

«Ce qui est frustrant et usant à la longue est de manquer des événements familiaux, les anniversaires de tes enfants, les fêtes et spectacles, c'est minant, et ça exige beaucoup de la part de la conjointe, car la conciliation travail-famille quand tu es député constitue un vrai défi», estime Alexandre Boulerice, député du NPD dans Rosemont-La Petite-Patrie depuis 2011, père de trois enfants et beau-père d'un quatrième.

Celui-ci croit que les gens ne réalisent pas l'ampleur de la tâche et les sacrifices que ça représente sur la vie de couple et familiale. «En 2011, avec la vague orange, il y a eu de nombreuses élections surprises et beaucoup de députés n'étaient pas prêts ni organisés à avoir ce rythme de vie. Résultat, il y a eu de nombreuses séparations», rapporte-t-il.

Le député NPD Alexandre Boulerice avec son fils.... - image 2.0

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Le député NPD Alexandre Boulerice avec son fils.

Pour Martin Papillon, directeur du Centre de recherches sur les politiques et le développement social de l'Université de Montréal, «le mode de fonctionnement n'est pas adapté à la réalité des familles actuelles. C'était normal il y a 50 ans pour un député de passer la semaine à Québec ou à Ottawa pendant que sa femme s'occupait des enfants et c'était aussi normal que le week-end, il participe à des activités de comté sans se soucier de quoi que ce soit.»

«Aujourd'hui, tant les hommes que les femmes ont une conception différente de la vie de famille, et avec raison. Le mode de fonctionnement des législatures est à revoir, les attentes quant au travail des députés sont irréalistes, par rapport à la nécessaire conciliation travail-famille. C'est au Parlement et aux partis politiques d'adapter leur travail aux valeurs de la société contemporaine qui met de l'avant l'égalité homme-femme, mais aussi la capacité de concilier la vie familiale et professionnelle.»

Un métier pas valorisé

M. Papillon estime aussi que la fonction de député est très exigeante et qu'elle n'est absolument pas valorisée. Il dit même qu'on maltraite nos politiciens. «On a très peu de respect pour leur travail et on a une très mauvaise compréhension de ce qu'ils font. On ne voit pas tout ce qu'ils font en commission parlementaire, et quand ils sont en caucus, ça peut être démotivant pour un député parce qu'ils n'ont pas toujours l'influence qu'ils souhaiteraient avoir, alors qu'ils font un travail considérable qu'on ne valorise absolument pas.»

Il s'agit aussi d'un métier composé d'imprévus où il faut être disponible en tout temps. «Tu es député du matin au soir, week-end inclus, observe Marie Grégoire, ancienne députée de l'ADQ dans Berthier. C'est vraiment usant! Il y a un moment donné quand ton comté est composé de 26 municipalités, 26 clubs de l'âge d'or, ça devient compliqué d'être partout. Il faut choisir, il faut accepter que le député ne soit pas présent tout le temps et ça ne l'empêchera pas de bien faire son travail. Ça sert à quoi d'avoir un député qui assiste à tous les événements, mais qui est fatigué?», demande-t-elle.

«Ce qui est usant, c'est que mentalement, le travail n'arrête jamais et on est au service des citoyens sept jours sur sept. Très souvent, ce que tu as prévu faire le lendemain, c'est rarement ce que tu vas faire», note Alexandre Boulerice.

Un climat plus tendu

Marie Grégoire estime que le ton et le climat politique ont changé. «Les dossiers sont plus litigieux. Il y a une plus grande polarisation dans les débats qu'avant, ce qui est plus dur. D'ailleurs, aujourd'hui c'est seulement 56 % des projets de loi qui sont adoptés à l'unanimité contre près de 80 % il y a quelques années», observe l'ancienne adéquiste en faisant référence à l'article «Une Assemblée nationale de plus en plus désunie» écrit par Jean-Marc Salvet du quotidien Le Soleil. Elle admet qu'avec un climat tendu, il y a plus de confrontations et ça rend le travail plus difficile. «Oui, il y a une crispation à l'Assemblée nationale et j'ai voté contre certains projets de loi qui, selon moi, étaient contraires à l'intérêt de la population», signale Françoise David, qui admet que c'est plus fatigant mentalement.

La joute politique ne se limite plus à l'Assemblée nationale, elle se transpose dans les médias et les réseaux sociaux. «On nous demande de réagir instantanément à une nouvelle qui vient de sortir et on s'attend des politiciens à une réponse pertinente et articulée sur tous les sujets alors qu'on n'a même pu prendre le temps d'y réfléchir. C'est très intense et essoufflant», juge Stéphanie Vallée. En plus, sa vie amoureuse a retenu l'attention de certains médias. «Un chroniqueur radio de Québec a tenu des propos disgracieux en disant que "je refusais une entrevue parce que je préférais baiser mon nouveau chum". Quand on entend des choses comme ça, on se dit que ce n'est pas pour ça qu'on fait de la politique», affirme la ministre de la Justice.

Martin Papillon de l'Université de Montréal, pense qu'en cette période de cynisme envers les politiciens, il existe une vraie usure psychologique et émotive que comporte la vie publique. «La dévalorisation générale du rôle de député, le regard constant des médias sur leurs faits et gestes, décuplés avec la présence des réseaux sociaux peuvent être épuisants. Et si vous ajoutez à cela la quête constante par certains médias de déclarations contradictoires, on a un cocktail parfait pour un stress psychologique considérable.»

La ministre de la Justice Stéphanie Vallée.... (PHOTO FRANÇOIS ROY, archives LA PRESSE) - image 3.0

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La ministre de la Justice Stéphanie Vallée.

PHOTO FRANÇOIS ROY, archives LA PRESSE

Les sources d'irritation vues par trois politiciens

Nous avons demandé à trois politiciens d'évaluer les principales sources d'irritation de leur métier.

Les réseaux sociaux

Françoise David

«Ça m'atteignait moins, car pour être franche, je ne les regardais presque jamais, je laissais mon équipe de communications s'en occuper. Car si tu te mets à regarder ce que disent les gens sur les réseaux sociaux, tu vas être déprimée. On me dit que c'est un vrai déversoir de sexisme, d'homophobie, de racisme et de haine, alors ça devient profondément déprimant et surtout ça ne représente pas la majorité de la population.»

Stéphanie Vallée

«Les critiques peuvent être parfois très virulentes sur les médias sociaux. Sous de fausses identités, il y a des menaces à peine voilées. J'ai eu par exemple sur ma page publique de Facebook: "Je te souhaite de te retrouver dans le fond d'un trou pour Noël."»

Alexandre Boulerice

«Les commentaires sont agressifs, méchants, on se fait une carapace avec le temps, mais on est aussi des êtres humains. On ne fait pas l'unanimité, mais quand je rencontre les gens, j'ai très souvent des petites tapes dans le dos qui me donnent de l'énergie. Ça recharge la batterie.»

Le cynisme

Françoise David

«Je le sens comme tout le monde, mais j'ai eu de la chance, car dans ma circonscription, Rosemont-La Petite-Patrie, c'est un milieu de vie où les gens ne sont ni cyniques ni désabusés et ils sont cohérents dans leurs votes. J'étais nourrie par leur gentillesse et leur intérêt et non par leur cynisme, et je pense que tous les députés reçoivent ces encouragements des citoyens, s'ils n'avaient pas ça, ce serait très dur. Est-ce que le cynisme des gens est exagéré par les nombreux chroniqueurs ou les chroniqueurs reflètent le cynisme des gens ? Je crois que la vérité se situe peut-être entre les deux.»

Stéphanie Vallée

«Ce n'est pas le cynisme ambiant qui est le plus dur, mais bien les commentaires sur les réseaux sociaux qui peuvent être très virulents. Quand on est passionné par ce qu'on fait, on passe par-dessus le cynisme en allant à la rencontre des gens.»

Alexandre Boulerice

«On le sent, de manière générale, mais les gens que je rencontre ne m'en parlent pas. Je sais bien que la politique n'est pas la profession la plus populaire auprès de la population et surtout qu'il faudrait expliquer en quoi constitue le travail de député, car c'est tellement abstrait pour beaucoup de gens. Il faudrait faire une émission où on passe une semaine dans la vie d'un député!»

L'absence de répit

Françoise David

«On travaille un nombre d'heures incalculable sur de nombreux dossiers, surtout quand on est seulement trois députés élus dans notre parti. Je vivais comme un vrai stress de devoir faire dans la même journée deux points de presse. J'assiste à un troisième, je fais deux commissions parlementaires, je pose une question en chambre, je corrige trois communiqués de presse, plus les réunions, les réponses aux courriels... On ne part pas en vacances le 15 juin à la fin de la session parlementaire, que ce soit clair, on travaille dans nos comtés et il y a du boulot.»

Stéphanie Vallée

«On en demande beaucoup à nos conjoints et enfants, ils nous partagent et, pour eux, c'est un sacrifice de ne pas nous avoir auprès d'eux autant qu'ils le souhaitent. J'ai vécu une séparation, mes enfants ont traversé l'adolescence, ils ont vécu avec moi des moments où j'ai fait l'objet de critiques assez virulentes, mais à travers tout ça, j'ai réalisé que je n'avais pas été sensible à certains petits signaux de mes enfants, et ça m'a beaucoup blessée. Ce sont aujourd'hui des jeunes adultes, mais j'ai besoin d'être là pour eux, pour mes proches, mon conjoint, ma mère, mes amis. Je sens le besoin de me rapprocher d'eux et d'avoir une vie "normale" qui n'est pas sous le feu des projecteurs.»

Alexandre Boulerice

«Ça fait partie de notre travail d'être disponible sept jours sur sept, mais peu importe où on est, on vient nous voir, nous parler, nous poser des questions ou nous critiquer ce qui est très correct, et il faut être prêt à y répondre et l'esprit doit être alerte en tout temps. On nous appelle le soir, le week-end, ça peut être des journalistes qui souhaitent nous parler, des associations, des groupes communautaires, il y a aussi la vie du parti, les assemblées générales, les activités de financement, les soupers de Noël, les certificats de citoyenneté, les remises de médaille, on n'a jamais l'esprit tranquille.»

L'ancienne députée de l'ADQ Marie Grégoire... (Photo Jean-Marie Villeneuve, archives Le Soleil) - image 4.0

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L'ancienne députée de l'ADQ Marie Grégoire

Photo Jean-Marie Villeneuve, archives Le Soleil

Comment survivre?

Avoir une bonne équipe

Tous les députés interrogés s'accordent pour dire qu'avoir une bonne équipe en qui ils ont confiance et sur laquelle ils peuvent compter est vraiment essentiel. «Je travaille depuis 23 ans avec une de mes collaboratrices, je l'ai connue lorsque je me suis lancée en affaires en 1995 et elle est à mes côtés depuis, on se connaît tellement, on n'a pas besoin de se parler», souligne la ministre de la Justice Stéphanie Vallée.

Choisir ses activités

«Accepter de ne pas être Superman ou Wonder Woman. Les citoyens doivent avoir des attentes réalistes par rapport à leurs élus, ils ne peuvent pas être à deux endroits en même temps. Il faut choisir ses activités et événements, partager le bonheur de manière équitable», estime l'ancienne députée de l'ADQ Marie Grégoire.

La famille doit être d'accord

«La politique, c'est une affaire d'équipe. Si tu décides de te présenter, il faut s'assurer que la famille est en accord avec ce choix et qu'elle va te soutenir, sinon ce sera impossible à gérer. Il faut aussi prévoir un réseau de soutien si tu as des enfants», recommande Marie Grégoire. «La compréhension de la famille est hyperimportante, le rôle de ma femme a été essentiel, car elle était là pour équilibrer le déséquilibre de la vie de tous les jours et tenir la cellule familiale», explique Jean-François Fortin, ancien député fédéral de la Haute-Gaspésie-La Mitis-Matane-Matapédia pour le Bloc québécois, puis pour Forces et Démocratie.

Utiliser la technologie

La ministre de la Justice Stéphanie Vallée pense qu'il faudrait utiliser davantage les technologies pour permettre aux députés des régions éloignées d'être plus présents dans leurs circonscriptions. «La visioconférence est très utile aussi, je l'utilise entre le cabinet de Québec et celui de Montréal, ainsi que pour rester en contact avec l'équipe du bureau de Gatineau.»




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