Nuit et jour, elle s'occupe de ses enfants. Elle fait à manger, s'occupe des courses, tient sa maison, mais toujours sans rémunération. Et elle est loin d'être seule. Des dizaines et des dizaines de milliers de femmes sont comme elle: femme au foyer. Pourtant, s'il faut en croire la jurisprudence québécoise, la femme au foyer n'a presque aucun droit. Un nouveau livre de l'avocate Dominique Barsalou fait le point. Rencontre.

Publié le 30 nov. 2013
Silvia Galipeau LA PRESSE

Pourquoi vous êtes-vous intéressée à la femme au foyer?

D'un point de vue très personnel: j'ai travaillé dans un grand cabinet, puis j'ai eu trois enfants. Et là, j'ai pris un virage pour enseigner, pour prendre en compte mes obligations familiales. Or, il y a un grand mystère au Québec. On est très fiers du taux d'activité des mères. Mais en même temps, une grande majorité des mères choisit une profession qui va permettre une vie de famille, ou alors modifier son parcours pour alléger ses heures. J'ai rencontré toutes ces femmes: des femmes qui travaillent à temps partiel, à la maison, ou pas du tout, dans le sens de «pas d'activité rémunérée». Et ça m'a interpellée d'un point de vue scientifique. Ça m'intriguait, car il n'y a presque rien d'écrit sur elles. Or, ce n'est pas comme si elles étaient deux ou trois... Justement, combien sont-elles?

En 2009, elles étaient 74 515. Ce n'est plus comptabilisé depuis. C'est un chiffre qui définissait la femme au foyer au sens le plus restreint possible: le nombre de femmes, dans un foyer biparental, avec des enfants de moins de 16 ans, qui n'ont pas d'activité rémunérée par choix, excluant donc les chômeurs, mais aussi les étudiants. Cela correspond donc environ à une femme sur cinq ayant des enfants en bas âge. Dit autrement: environ 20% des familles biparentales avec des enfants de moins de 16 ans ont une mère au foyer. On ne peut vraiment pas dire qu'elles ne sont pas nombreuses. 

Pourtant, elles se sentent exclues.

Oui. Ça ressort très clairement dans la littérature que j'ai pu trouver. Elles vivent un sentiment de perte de leur identité, d'isolement et d'exclusion. Et ce qui est intéressant, c'est que ce sont surtout les femmes plus scolarisées qui expriment ce sentiment. On peut supposer que les professionnelles souffrent davantage de la perte de la valorisation, parce qu'elles en profitaient quand elles étaient au travail. 

Et sur le plan du droit, sont-elles aussi exclues?

Oui, en grande partie. Aux fins de ma recherche, j'ai mis au point des indicateurs pour déterminer si le droit visait la femme au foyer et la reconnaissait dans son identité. À la fois en droit social (qui gère les relations entre l'État et les individus) et en droit privé (qui gère les relations entre les individus). En droit privé, certaines mesures ont été mises en place pour reconnaître la femme au foyer, dans les années 70 et 80. Je pense au partage du patrimoine familial ou à la prestation compensatoire entre époux. Mais ces mesures s'adressent toutes aux femmes mariées. Or, ce qu'on sait, c'est qu'au Québec, on est les champions mondiaux des couples non mariés avec enfants... 

Sur le plan du droit social, la femme au foyer a-t-elle davantage de droits?

En droit social, on parle souvent de «la famille», mais on ne vise pas les individus précisément. Par exemple, on a un crédit d'impôt pour les familles. Mais au Québec, le montant est plus important pour le premier enfant, moins important pour les suivants. La femme au foyer, qui, statistiquement, a plus d'enfants, est donc désavantagée. Il faut aussi souligner qu'ici, on n'accorde pas de somme à la naissance d'un enfant, comme cela se fait dans certains pays scandinaves ou en France. Et les femmes au foyer d'ici n'ont pas non plus accès aux déductions pour les frais de garde, puisqu'elles ne déclarent pas de revenu. 

Pourquoi ne reconnaît-on pas le «travail des mères»?

Il existe au Québec plusieurs mesures pour soutenir les femmes qui travaillent. Et on les soutient bien. Mais malheureusement, ce faisant, on laisse de côté un nombre important de femmes. Il faut dire que le droit privé est né au moment où le capitalisme prenait son essor. Le droit a donc été mis en place pour faciliter les échanges de propriété individuelle. Au début, le droit faisait de la gestion de patrimoine. Quand la famille est devenue plus nucléaire, le droit a eu beaucoup de difficulté à gérer cette nouvelle donne. D'un point de vue social, on est aussi très axé sur la consommation et le travail rémunéré. C'est ce qui fait fonctionner notre économie. Le travail pour s'occuper des autres a très peu de place. Le droit n'a pas été pensé pour gérer le travail invisible. 

Comment pourrait-on mieux reconnaître ce «travail invisible»?

Je ne pense pas qu'il faille seulement penser à des mesures financières. On pourrait aussi penser à offrir des services: des garderies à temps partiel, par exemple, des mesures pour faciliter le retour en emploi, modifier les congés parentaux pour permettre aux pères d'en prendre plus tard, à l'adolescence des enfants, notamment. Loin de moi l'idée de dire: arrêtons de faire ce travail-là! 

Et qu'est-ce qu'une telle reconnaissance changerait?

Peut-être que cela pourrait rendre ce travail invisible plus intéressant pour les hommes... 

Dominique Barsalou, Ma mère ne travaille pas, le traitement juridique de la mère au foyer en droit québécois de la famille, éditions Yvon Blais, 2013.