Elle paraît lointaine, l'époque consensuelle où la météo et les intrigues d'Occupation double meublaient les jasettes dans les chaumières. Ces jours-ci, quand des maisonnées complètes ne tapent pas sur la batterie de cuisine, la loi 78 fait monter le ton dans les soupers et des amitiés éclatent ou se nouent autour d'un carré rouge. Quel est l'impact de ce brassage d'idées printanier sur les dynamiques humaines?

Sylvie St-Jacques LA PRESSE

En mars dernier, Alain Farah a vécu une situation qu'il compare avec philosophie à la «rivalité canonique entre Charles Baudelaire et son beau-père».

Le romancier de 33 ans, qui enseigne la littérature à McGill, manifestait avec ses étudiants devant un édifice du centre-ville. Coïncidence ou destin tragicomique: son géniteur, haut fonctionnaire pour le gouvernement, était au même endroit, mais pour des motifs totalement différents. Aux côtés de Jean Charest, il prenait part à l'inauguration des bureaux de Google.

«Le soir même, on s'est téléphoné et on a rigolé de cette situation», relate Alain Farah qui, une centaine de jours plus tard, confie que la relation père-fils s'est refroidie. «Tous les deux, on est plus polarisés. On évite le sujet», reconnaît Alain Farah, père de deux enfants qui, soir après soir, fréquente manifs et tintamarre de casseroles.

S'il avait eu la fougue de ses 15 ans, Alain Farah pense que son militantisme aurait eu raison de son discernement. «Plus jeune, on perçoit moins la valeur des relations humaines», explique-t-il.

On est 8 millions, faut se parler

«Quand je lis ce que mon frère qui vit en Beauce écrit sur Facebook, ce n'est pas mêlant, je vois bleu!» fustige Pauline Papineau, une souverainiste de la première heure qui se désole d'être bien seule pour jouer de la casserole, dans sa campagne des Basses-Laurentides.

C'est confirmé: le conflit étudiant a politisé le Québec comme si l'on revivait le référendum de 1980 ou de 1995. Et ce phénomène a bousculé la tranquillité et l'indifférence, un peu comme à l'époque où les réuions de famille déraillaient pour un oui ou pour un non, après quelques Labatt Bleue de trop...

«La beauté de la chose, c'est qu'on ne s'est jamais autant parlé», concède mi-figue, mi-raisin Louise Leboeuf, mère d'un militant de 22 ans, élève en cinéma au cégep de Rosemont. Mme Leboeuf est heureuse que son ado grognon et cancre à l'école de jadis articule désormais des idées. Mais son exaspération, devant ce conflit qui s'éternise, est au comble.

«Je ne suis plus capable! Soir après soir, il rentre survolté de ses assemblées. Au souper, à la maison, ça ressemble à deux monologues dans le désert. Ce que je reproche à cette génération branchée sur Twitter et Facebook, c'est sa façon d'exprimer tout ce qui lui passe par l'esprit, sans nuance. La solution qu'on a trouvée, mon fils et moi, c'est d'écrire. Cela nous permet de mieux réfléchir, plutôt que d'exprimer tout, sans respect.»

«De tout temps, les jeunes se sont montrés plus progressistes. C'est l'anthropologue Margaret Meades qui disait que, pour exister, la génération des jeunes doit s'opposer à la culture des aînés», analyse Jacques Hamel, sociologue à l'UQAM et à l'Observatoire jeunes et société.

Mais attention: le sociologue juge aussi qu'on fait erreur quand on réduit les différences de points de vue politiques des uns et des autres à un simple conflit de générations.

«J'ai vu à la grande manif du 22 mai plusieurs têtes blanches, des gens de tous âges. On peut croire que le phénomène est moins une opposition entre jeunes et vieux qu'une affirmation de certaines valeurs qui touchent la conception de l'enseignement et l'opposition à des idées néolibérales.»

Mon leader est meilleur que le tien

«Je respecte tout à fait les opinions de ma fille et je ne l'aime pas moins pour autant. Par contre, elle est peut-être trop passionnée et elle tient beaucoup à ses idées», déclare Jocelyne Martel, une dame de Québec qui, au cours des dernières semaines, a échangé avec sa fille qui vit au Mexique quelques courriels émotifs et très politisés.

Aux yeux de Mme Martel, Jean Charest et Pauline Marois incarnent en quelque sorte les «parents québécois». Des figures d'autorité qui devraient s'asseoir ensemble pour équilibrer le budget de la famille. Et qui méritent respect et obéissance. «Je suis déçue par Mme Marois qui, au lieu de faire équipe avec le premier ministre, s'est montrée opportuniste», dit-elle.

Aux pourfendeurs de la hausse des droits de scolarité se greffent des syndicalistes, altermondialistes, nationalistes, porteurs de drapeaux des patriotes, partisans du mouvement Occupy. Et cela influence le rapport à l'autorité, selon le sociologue Jacques Hamel.

«Les jeunes d'aujourd'hui ont une conception de l'autorité qui n'a rien à voir avec celle des générations précédentes, pour qui le statut et le pouvoir étaient importants. Ils reconnaissent davantage l'autorité dans des personnes inspirantes, avec qui ils partagent des opinions. De ce point de vue, il est fascinant de voir beaucoup de jeunes se reconnaître dans les leaders étudiants.»

Dans la rue, comme sur le divan

Le psychologue Nicolas Chevrier, spécialiste de la psychologie organisationnelle, dit avoir rencontré plusieurs «verts» et «rouges» dans le cadre de sa pratique. «D'habitude, les étudiants qui portent le carré rouge ont aussi des parents «rouges». Comme quoi, la pomme ne tombe pas loin du pommier», explique celui qui a observé plus de solidarités familiales que de déchirements.

Sur le plan symbolique, l'émergence d'un engagement social remplace un individualisme très décrié au cours des dernières années, soutient pour sa part le Dr Chevrier. Selon lui, on s'éloigne du combat «souverainiste contre fédéraliste».

Symbole d'une nouvelle génération de Québécois politisés, Dalila Awida, étudiante en sociologie à l'UQAM, participe «le plus souvent possible» aux manifestations et fait connaître ses couleurs sur Facebook.

Jeune musulmane d'origine libanaise, Dalila bénéficie du soutien et des encouragements de ses parents immigrants. «Je manifeste pour le principe, pour le droit à l'éducation, pour dénoncer la collusion, la corruption», dit cette jeune femme de 22 ans qui porte le voile.

Quand les cuisines sortent dans la rue, le vrai visage du Québec se révèle. Et il n'est pas consensuel.