Jamie Lynne Grumet, photographiée à la une du magazine Time en train d'allaiter son fils de 3 ans, s'est invitée dans les discussions de millions de brunchs de la fête des Mères. Frondeuse, sexy, impudique, émouvante ou franchement étrange? Multiples sont les réactions à cette photo. Pourquoi? Vivre a creusé la question...

Sylvie St-Jacques LA PRESSE

Aux États-Unis, la photo de Jamie Lynne Grumet a tellement choqué qu'elle a été censurée sur certaines tribunes. Mais en s'affichant ainsi avec son fils, cette mère de 26 ans de Los Angeles a surtout levé le voile sur une réalité encore taboue: l'allaitement prolongé.

À l'instar de Demi Moore, qui avait fait scandale en 1991 en posant flambant nue et enceinte jusqu'aux yeux pour la une du Vanity Fair, Jamie Lynne annonce-t-elle l'émergence d'une nouvelle normalité?

«J'ai adoré cette couverture», lance Alexandrine Agostini, comédienne et ex-porte-parole de la ligue La Leche, qui a donné le sein à son fils aîné jusqu'à l'âge de trois ans et demi. Elle allaite encore son plus jeune, qui a presque 19 mois. «Si ça lui fait du bien, et moi, ça ne me dérange pas», dit la jeune femme. «Une fille à moitié nue ne fait pas sourciller, alors qu'une femme photographiée en train d'allaiter dérange. On a le regard perverti.»

Les théories de l'attachement

L'allaitement prolongé, les théories de l'attachement et tous ces concepts parfois qualifiés d'overparenting, Madeleine Allard connaît bien. Cette mère de quatre enfants, auteure de Bien vivre l'allaitement, est persuadée que le Time a conçu cette une pour provoquer. «D'un point de vue photographique, c'est très beau. J'apprécie qu'on montre une belle femme, jeune et mère, dit Madeleine Allard. Mais le titre du Time, «Are You Mom Enough?», m'a choquée plus que l'image elle-même.»

Le fait qu'un enfant de 3 ans tète le sein n'a strictement rien d'anormal, soutient-elle. «L'OMS recommande l'allaitement jusqu'à l'âge de 2 ans.» Celles qui allaitent au-delà de la «norme» non officielle de 7 ou 8 mois le font dans l'intimité, poursuit-elle. «Je connais une femme entrepreneure qui a allaité sa fille jusqu'à 4 ans. Cela lui permettait de renouer avec son enfant après sa journée de travail.»

L'artiste interdisciplinaire Jess Dobkin n'est pas de ceux qui souhaitent renvoyer dans le placard les femmes allaitantes. Au prochain festival OFFTA, elle présentera Lactation Station, une performance qui invitera le grand public à goûter à du lait maternel. Malgré son intérêt documentaire et artistique pour la «voie lactée», la prise de position du Time la laisse perplexe.

«Quand j'ai vu cette photo, je me suis dit: Oh, oh...  Encore une fois, on évite d'entrer dans une réflexion approfondie sur cette question. En tant que mère, on subit tellement de jugement, c'est comme s'il était impossible de bien faire.»

«Bar à lactation»

Dans son «bar à lactation», Jess Dobkin organise une dégustation de lait maternel sur le modèle d'une dégustation de vins, où l'on compare et commente le goût des élixirs. Une occasion, selon l'artiste, de raconter des histoires uniques de chaque «donatrice» et de discuter de sujets intimes et complexes.

«Le lait maternel est une substance intéressante parce que difficile à catégoriser. C'est un fluide humain et aussi quelque chose de comestible. Ma performance cherche aussi à explorer la notion d'intimité», dit l'artiste de Toronto, qui a créé cette oeuvre pour parler de ses efforts d'allaitement infructueux. «J'ai vécu un sentiment de honte et j'avais besoin d'en parler.»

Comme le rappelle Madeleine Allard, le Time dépeint une réalité qui n'est pas tout à fait celle du Québec. Aux États-Unis, les congés parentaux sont à peu près inexistants et il n'y a pas de garderies financées par l'État. Dans un tel contexte, l'allaitement devient parfois un «projet» lié à une certaine ambition. «Parmi les mères qui allaitent longtemps, on compte plusieurs femmes très instruites, plus riches que la moyenne et qui ont eu leurs enfants plus tard. Ce dévouement remplace d'autres occupations», estime Madeleine Allard.

Quant à Jamie Lynne Grumet, elle affirme que l'allaitement prolongé et le «co-dodo» avec son enfant n'ont aucun impact sur sa vie de couple. «C'est important d'avoir un mariage solide. Quant au co-dodo, je suis désolée pour les gens qui n'ont que le lit comme endroit pour faire l'amour», a-t-elle dit.

Que pensent de tout ça Élisabeth Badinter et celles qui dénoncent «la tyrannie des mères et la maternité écolo» ? Vaste question susceptible d'alimenter encore nombre de brunchs et, pourquoi pas, des discussions autour d'un «bar de lactation» près de chez vous...

Lactation Station, une installation de Jess Dobkin, de 13h à 16h, le 26 mai à l'Usine C. www.studio303.ca