«J'ai étudié la médecine dans mon pays et j'ai travaillé en France 10 ans comme médecin de famille. En immigrant à Montréal avec mes enfants, j'ai passé tous les examens canadiens de médecine, le Collège des médecins reconnaît les équivalences de mes diplômes. Avoir un poste de résidence dans un hôpital devrait alors être simple. Cela fait deux ans que j'applique, et je suis toujours refusé.»

Mis à jour le 21 mars 2011
Silvia Galipeau LA PRESSE

On connaît tous des histoires de médecins algériens, haïtiens, même libanais, incapables de se trouver un hôpital où travailler ici, et forcés de se recycler en chauffeurs de taxi. La réalisatrice Tetchena Bellange, elle aussi, connaît ces histoires. Et des bien pires encore. Elle les a toutes réunies dans son documentaire Médecins sans résidence, réalisé en 2010 et présenté aujourd'hui même à l'ONF, dans le cadre de la Journée internationale pour l'élimination de la discrimination raciale en milieu de travail.

«En fouillant un peu, je me suis rendu compte que la situation est encore plus grave, explique-t-elle au bout du fil. Il y a aussi des médecins étrangers qui font toutes leurs équivalences. Ça leur prend entre trois et cinq ans. Ça leur coûte environ 10 000$. Ils passent tous les examens. Une fois leur diplôme reconnu? Ils n'arrivent toujours pas à trouver de résidence...»

Le problème est d'autant plus absurde que, faut-il le rappeler, le Québec ne croule pas sous l'offre de services de santé. «Chaque année, une soixantaine de postes de résidents demeurent vacants, souligne la réalisatrice. En 2007, il y avait même 85 places inoccupées. Alors que 150 médecins étrangers étaient sans poste.»

Pour réaliser son film, Tetchena Bellange a rencontré une dizaine de médecins, ayant tous un parcours similaire: ils ont fait leurs études à l'étranger, pratiqué des années, parfois dans leur pays, parfois ailleurs, notamment dans de grands hôpitaux européens. Mais malgré leur parcours, leur expérience, aucun n'arrive à se placer ici. «J'ai rencontré un médecin qui avait étudié en Algérie, pratiqué 10 ans en cardiologie en France. Mais malgré le manque criant de cardiologues ici, il ne se passe rien!»

Fait à noter, de tous les médecins interrogés, aucun n'a voulu parler à la caméra. «Ils ont peur que cela ne porte préjudice à leur candidature», explique la réalisatrice. Leurs commentaires sont plutôt rapportés par une voix hors champ: «Cela m'enrage de me sentir impuissante», «Les obstacles sont insidieux», «Mais pourquoi on me rejette?».

En guise de réponses, la réalisatrice a donné la parole non seulement à des groupes de défense des travailleurs étrangers (notamment Médecins d'ailleurs et le Centre de recherche-action sur les relations raciales), mais aussi au Collège des médecins et à la Conférence des recteurs. Ceux-ci répondent entre autres que ces médecins ne sont pas forcément formés pour soigner les mêmes pathologies, qu'ils n'ont pas les mêmes habiletés cliniques, en un mot, qu'on ne peut pas transposer du jour au lendemain un médecin étranger au Québec. L'idéal, disent-ils, serait une «mise à niveau personnalisée». Or, évidemment, cela coûte de l'argent. Beaucoup. Et les ressources sont comptées.

Ces arguments ne convainquent pas la réalisatrice. «On ne parle pas ici que de médecins ayant pratiqué sous les tropiques! fait-elle valoir. D'un côté, on a des salles d'attente pleines, un personnel médical épuisé, et de l'autre, des médecins étrangers compétents (sans emploi).»

Conséquence? «Ce sont les Québécois qui paient pour ça.»

Réaliste, la réalisatrice admet que l'intégration des médecins étrangers ne réglera pas tous les problèmes du système de santé. «Ce n'est pas la seule solution, mais c'est une des solutions», nuance-t-elle. Elle espère aussi que son film permettra d'«éveiller les consciences» et qu'il motivera aussi les médecins étrangers à s'exprimer plus haut, et surtout plus fort. «Parce que c'est aussi de leur faute. Ils ont trop peur de parler aux médias...»

Médecins sans résidence est présenté aujourd'hui gratuitement à la Cinémathèque de l'ONF, à 13h. La projection sera suivie d'un débat, en présence de la réalisatrice Tetchena Bellange, du président de Médecins d'ailleurs, Comlan Amouzou, et d'une représentante du ministère des Ressources humaines canadiennes.

Le documentaire est aussi en ligne: www.onf.ca/selection/la-tete-de-lemploi/

Ceci n'est pas une entrevue

Dans le cadre de la Journée internationale pour l'élimination de la discrimination raciale, l'ONF propose aussi un court-métrage d'animation, L'entrevue. Une entrevue qui n'en est pas une, en fait. Car en moins de deux minutes (la durée même du court-métrage), l'interviewé, Noir, qui ressemble en tous points à son intervieweur, ne serait-ce de sa couleur, se fait remercier. Les seules questions qui lui sont posées: «Votre nom? L'origine de votre nom? Merci, bonsoir, monsieur Mouc Mouc!» «C'est Mouchtar!» rétorque l'interviewé, outré. Certes caricaturale, «l'animation permet de montrer d'une façon visuelle le non-dit, le subtil, tout ce qui est difficile à cerner», fait valoir la réalisatrice Claire Blanchet. En effet, les préjugés et autres stéréotypes sont carrément «animés». En trois dimensions en prime.

L'entrevue, réalisé par Claire Blanchet, est présenté à la Cinémathèque de l'ONF à 13 h. Projection gratuite.