Pour mieux se nourrir, apprendre à méditer, élever des enfants 100% bio, chercher du réconfort ou gérer une entreprise de façon créative, les gourous contemporains ne demandent pas mieux que de nous montrer la lumière. Et beaucoup ont maintenant recours aux médias sociaux pour répandre leur bonne parole. Portrait d'un phénomène qui se manifeste partout, de la réunion d'entreprise aux gobelets de café.

Sylvie St-Jacques LA PRESSE

Votre propre mère est trop occupée par ses séances de biofeedback pour vous serrer dans ses bras et vous dire que tout ira bien? Pas de problème: vous pouvez toujours vous réfugier dans ceux d'Amma, celle que l'on surnomme la «gourou des câlins». Son ashram dans le Kerala, dans le sud de l'Inde, est toujours plein à craquer d'Occidentaux avides de chaleur humaine. Pas les moyens de vous envoler vers l'Inde? Eckhart Tolle et les autres ont la solution: le moment présent.

Jadis associé à des leaders spirituels charismatiques qui faisaient de la bouillie avec le cerveau de leurs fervents disciples, le mot «gourou» est désormais repris et accommodé à toutes les sauces.

L'exemple le plus célèbre est sans doute Eat, Pray, Love, récit vendu à plus de 5 millions d'exemplaires qui trône toujours au sommet du palmarès des grands succès de librairie chez Renaud-Bray. L'auteure américaine Elizabeth Gilbert y parle ouvertement de sa gourou, qui dirige un ashram près de Bombay, en Inde. Ce qui n'a pas été dit à Oprah ou expliqué dans le film tiré du livre: la fameuse gourou de Gilbert s'est fait accuser de manipulation, d'inconduite financière et d'intimidation.

Trop de sincérité, c'est comme pas assez...

Selon le philosophe et journaliste canadien Andrew Potter, auteur de l'ouvrage The Authenticity Hoax, la «pensée gourou» transmet une «vision enchanteresse de l'individu et de l'âme», du rejet du capitalisme et de la logique de marché.

«On définit la modernité par son caractère séculaire induit par le libéralisme. Dans un contexte où le sens disparaît, les gens se tournent vers l'intérieur et regardent vers la nature en espérant y trouver quelque chose de «vrai».»

Potter, qui rend Oprah Winfrey responsable de plusieurs maux de notre société, suggère que l'animatrice, tout comme les Deepak Chopra ou Matthieu Ricard d'aujourd'hui, a remplacé les Jimmy Swaggart et Billy Graham d'autrefois. «Ce qui est intéressant avec les gourous d'aujourd'hui, c'est qu'ils proposent une forme presque «boutique» de thérapie spirituelle», estime celui qui attribue à une quête d'authenticité le recours à la pensée gourou. «C'est une forme personnalisée de spiritualité, qui vous révèle ce qui cloche dans votre vie et la façon de changer.»

Il reproche aussi à Oprah Winfrey d'avoir perverti la littérature en lui donnant une portée plus individuelle que sociale. «Quand Oprah parle d'un roman, elle cherche d'abord à déterminer ce qu'il nous apprend sur notre place dans le monde.»

Les mouvements antitechnologie, anticapitalistes, le culte des produits locaux ou biologiques et de l'alimentation crue sont tous des manifestations de cette recherche d'authenticité, pense Andrew Potter. «Le problème, c'est que seules les élites peuvent adhérer à un tel mode de vie: acheter local coûte très cher, tout comme l'écotourisme.»

Selon lui, notre époque est celle du «culte des sentiments», qui s'est déployé lors de la mort de Lady Di et se manifeste jusque sur les gobelets de Starbucks, sur lesquels sont imprimés de petits messages positifs. «L'ancien système de valeurs qui nous aidait à tracer la ligne entre le privé et le public ne tient plus. De nos jours, les gourous tentent de nous convaincre du fait que si nous n'exprimons pas publiquement nos émotions, c'est que nous ne sommes pas sincères.»

Ciel! J'ai oublié mon mantra!

Les conférences de la société TED (pour Technology, Entertainment, Design) sur le web (dans lesquelles d'éloquents spécialistes se prononcent sur des sujets aussi variés que la créativité, le leadership ou le design) et les rencontres de consolidation d'équipe témoignent de l'incursion de la pensée gourou dans plusieurs pans de la société. Le monde des affaires n'y échappe pas, avec ses motivateurs et communicateurs qui carburent aux mots-clés et aux phrases qui sonnent.

L'un des gourous d'entreprise les plus controversés des dernières années est sans doute Chip Wilson, fondateur de la société de vêtements de sport Lululemon. Celui qui imprime sur ses sacs des mantras comme «la vie est parsemée d'épreuves» et «la jalousie n'a généralement pas les effets souhaités» a été associé au Landmark Forum, une entreprise californienne. En plus d'avoir droit à des cours de yoga gratuits, le personnel de gestion et certains employés de Lululemon sont tenus d'assister à des séances de croissance personnelle du Landmark Forum.

«J'ai l'impression que la culture du management ainsi que la montée des MBA et des écoles d'affaires ont favorisé l'émergence des gourous», avance le communicateur Thomas Leblanc. De façon moins extrême que Chip Wilson, certains communicateurs et directeurs d'entreprise ont aussi axé leur leadership sur le charisme et le recours à des «expressions-chocs». À Montréal, Martin Ouellette, de l'agence Twist, s'est fait connaître pour ses présentations très provocantes, à la limite du freak show.

Dans les années 60 et 70, les Beatles et Peter Sellers s'affichaient en compagnie de gourous indiens, et ils ont entraîné dans cette vague leurs contemporains hippies en pleine quête spirituelle.

Faut-il s'étonner de ce que plusieurs rescapés des années hippies aient conservé des traces de cette philosophie? Le grand patron d'Apple - qui a séjourné en Inde dans les années 70 et flirté avec le bouddhisme - fait par exemple référence à son dharma (qu'on peut traduire par «religion») quand il donne des conférences sur son cheminement personnel et sa philosophie de gestion.

«Il est extrêmement convaincant et emploie une rhétorique très claire. Il utilise souvent des termes comme awesome, great et d'autres mots génériques que peuvent comprendre des gens qui ne maîtrisent pas l'anglais. Il y a chez Apple une dimension «magique» qui cherche à convaincre les gens que ces produits sont absolument uniques», dit Thomas Leblanc.

«Twitter permet de véhiculer une mentalité idéalisée à l'image d'un monde rêvé. En ce sens, c'est une plateforme idéale pour les gourous», pense Andrew Potter. Ces jours-ci, on peut y lire les épanchements de la nonne bouddhiste Pema Chodron sur les élections américaines ou ceux du gourou de CNN Anderson Cooper sur le pouvoir de Sarah Palin.

Dans une scène célèbre d'Annie Hall, de Woody Allen (1977), l'acteur Jeff Goldblum, paniqué, appelle son gourou parce qu'il a oublié son mantra. Aujourd'hui, il aurait l'embarras du choix pour en trouver un nouveau...