À leur sortie du secondaire, bon nombre de jeunes ne parviennent pas à s'exprimer aisément en public. Les exposés oraux traditionnels ne suffisent pas. Il faut les amener à articuler leur discours et à enrichir leur vocabulaire, disent les experts.

Mis à jour le 26 nov. 2018
CHLOÉ MARRIAULT ET JEAN SIAG LA PRESSE

LE DÉFI D'APPRENDRE À S'EXPRIMER EN PUBLICIls se font les dents sur des exposés oraux, mais au moment d'obtenir leur diplôme d'études secondaires, la plupart des élèves québécois ne sont toujours pas à l'aise de s'exprimer clairement en public, une compétence pourtant fort utile sur le marché du travail. Comment l'école peut-elle réussir à mettre les jeunes sur la bonne voie?

L'école apprend aux élèves à écrire, à lire, mais pas toujours à s'exprimer à l'oral. Tel est le constat que dresse le réalisateur et entrepreneur français Stéphane de Freitas, dans son essai Porter sa voix, sorti le 8 octobre au Québec.

Celui qui a créé en France des programmes de prise de parole, un concours d'éloquence et qui a réalisé un documentaire remarqué a suscité l'enthousiasme de plusieurs enseignants. Aujourd'hui, il pense que la réforme du baccalauréat (l'équivalent du diplôme d'études collégiales), qui instaurera un grand oral en 2021, amorce un véritable tournant en France.

Et au Québec? À la fin de la 5e secondaire, les élèves sont-ils suffisamment outillés pour la prise de parole? «Pour la plupart d'entre eux, ils n'ont pas une disposition naturelle à prendre la parole en public, observe Kathleen Sénéchal, professeure en didactique de l'oral à l'UQAM. Comme on les place quasiment toujours en situation d'exposé oral à l'école, prendre la parole est quelque chose d'hyper stressant, qui génère beaucoup d'anxiété.»

Fabien Ménard, enseignant au département de français et lettres du collège Ahuntsic, à Montréal, poursuit dans ce sens: «Je me risquerais à dire ceci: au Québec, on n'a pas une tradition de l'oralité très développée. Par conséquent, les étudiants n'ont pas toujours une aisance naturelle pour prendre la parole, s'exprimer avec clarté, posséder un bon français...» 

Aller au-delà des exposés oraux

Pourquoi les élèves ne sont-ils pas plus à l'aise lorsqu'il s'agit de s'exprimer à l'oral? «Du primaire à l'université, on s'attend à ce que l'élève ou l'étudiant prenne la parole, mais on n'enseigne peut-être pas toujours explicitement comment prendre la parole en classe», remarque Pascale Lefrançois, didacticienne du français et doyenne de la faculté des sciences de l'éducation de l'Université de Montréal.

Selon elle, il est primordial d'aller au-delà des présentations orales évaluées. L'idéal? Montrer aux élèves comment faire une présentation, enseigner à structurer un discours oral, à s'adresser à un auditoire, apprendre à débattre, à maîtriser le français standard...

Dans les salles de classe, l'exposé est «la pratique orale la plus populaire au Québec, du préscolaire jusqu'à l'université, et pas seulement en français», indique Kathleen Sénéchal. Elle regrette que certains élèves procèdent, avant l'oral, par la rédaction d'un texte, qu'ils lisent ensuite à l'oral. «On est dans une perspective d'un exercice de récitation, plus que dans un réel exercice de prise de parole.»

Elle préconise davantage un travail en interaction, par exemple des débats. Un exercice durant lequel les élèves doivent développer leur esprit critique et improviser. Et finalement, ce travail se révèle plus conforme à la réalité à laquelle les élèves feront face, dans la vie de tous les jours.

Pour améliorer ses capacités orales, Fabien Ménard conseille de miser également sur l'écrit.

«De façon générale, une bonne maîtrise de l'écrit favorise une bonne maîtrise de l'oral. L'inverse n'est pas forcément vrai», explique Fabien Ménard.

Dans leur cursus de formation, Kathleen Sénéchal et Pascale Lefrançois tentent de sensibiliser les futurs enseignants à l'importance d'enseigner à communiquer oralement. Même si ces derniers, quand ils étaient sur les bancs de l'école, n'ont pas forcément appris à prendre la parole.

Des progrès ces dernières années

Mais le tableau n'est pas si noir. Les trois professeurs remarquent des avancées ces dernières années, aussi bien à l'école que dans les cursus de formation des futurs enseignants. 

Pour eux, travailler l'oral est essentiel pour l'avenir des élèves: ils en auront besoin lors d'entretiens d'embauche, pour défendre un projet, pendant un concours pour intégrer une école... Et plus encore: «L'expression orale est une clé de la participation citoyenne, estime Pascale Lefrançois. C'est un instrument de libération personnelle. Quand on est capable de s'exprimer, on est capable de faire valoir ses idées, bien mieux que par la violence, que je me plais à qualifier de "manque de vocabulaire".»

Porter sa voix. Éditions Le Robert. 432 pages. 34,95 $.

COMMENT ÊTRE UN BON ORATEURLouise Lachapelle, chargée d'enseignement et formatrice en communication à HEC Montréal, donne quelques conseils.

Organiser sa pensée

Diviser le contenu de sa présentation en trois temps. Tout d'abord, soigner l'introduction qui occupe 15 % du temps de présentation. Structurer ensuite le développement autour de trois idées principales (75 % du temps alloué). Pourquoi trois idées principales et pas deux, quatre ou cinq? Parce que le cerveau retient plus facilement ce qui vient en triade. Et enfin, conclure dans la dernière tranche de 10 %.

Enrichir son vocabulaire

Utiliser un dictionnaire de synonymes, facilement accessible en ligne. Porter une attention particulière au choix des verbes, ils doivent être éloquents, ce sont eux qui soutiennent la phrase. Ajouter une figure de style permet également de donner une expressivité particulière à une émotion ou à un propos.

Se servir du corps pour appuyer le message

Pour avoir une bonne posture, il faut camper ses pieds à la largeur des épaules, garder la tête bien droite, ne pas pencher vers l'avant et utiliser des gestes naturels qui expriment la confiance en soi et le dynamisme.

Se servir de la voix comme outil de persuasion

Se tenir droit permet de mieux respirer, la voix a ainsi une meilleure portée. Une bonne respiration permet d'éliminer les «euh...» disgracieux. Faites des silences, arrêtez-vous de temps en temps pour laisser à votre public le temps d'assimiler l'information qui lui est transmise.

Photo Michel Desroches, fournie par Louise Lachapelle

Louise Lachapelle, chargée d'enseignement et formatrice à HEC Montréal

À L'AISE, MAIS SANS MOTSLes élèves du secondaire ont-ils de la difficulté à s'exprimer à l'oral? La réponse est oui, nous dit Marie-Jacques Sabri, professeure de français à l'école secondaire Félix-Leclerc. En même temps, nous dit-elle, ils sont de plus en plus à l'aise de prendre la parole en public. Explications.

C'est un de ces paradoxes comme on les aime. Des jeunes décomplexés, tout à fait à l'aise de prendre la parole en public, mais dans une langue parfois laborieuse où ils peinent à trouver les mots justes. Il y a bien sûr des exceptions, mais c'est une tendance qui se dégage dans cette école de l'ouest de l'île.

Marie-Jacques Sabri enseigne le français en 1re et en 4e secondaire depuis une quinzaine d'années. Elle est donc bien placée pour savoir dans quel «état» arrivent les jeunes du primaire et où ils en sont quatre ans plus tard.

«Moi, le premier constat que je fais, c'est que les jeunes sont de plus en plus à l'aise de s'exprimer devant une classe. Beaucoup plus qu'il y a 15 ans! Les élèves de première secondaire sont habitués de travailler en petits groupes et à prendre leur place, ils sont moins gênés, donc on poursuit ce travail-là au secondaire et ça se passe bien. Je dirais même qu'ils aiment beaucoup ça.»

Des exemples, Mme Sabri en donne plusieurs. Comme ces cercles de lecture où les jeunes forment des groupes de quatre et donnent leur appréciation d'une oeuvre littéraire.

«Rendus au quatrième cercle, les élèves sont plus à l'aise, ils partagent des idées, donnent leurs avis, nous dit-elle. On les initie aussi à la critique culturelle. Je leur montre, par exemple, un extrait de "C'est juste du web" ou "Esprit critique" pour leur donner des idées. Ça se passe très bien.»

Dans d'autres projets, les jeunes filment leur exposé, qui est ensuite présenté en classe. Une façon de les entraîner à préparer un document qui doit capter l'intérêt de la classe. Autre exercice: les débats. «Les élèves adorent, nous dit Mme Sabri. Ils s'affrontent par groupes de deux et ils débattent de sujets d'actualité comme la politique américaine, la légalisation du cannabis, etc.»

Bref, les occasions de s'exprimer ne sont pas rares. Pas en récitant des textes par coeur, mais par l'entremise de projets. Ses élèves de 4e secondaire se sont même prêtés au jeu d'écrire des dialogues en joual, en s'inspirant des pièces de Michel Tremblay. En ce moment, ils lisent Arvida, de Samuel Archibald.

La lecture, ardue

Alors, il est où, le problème? «À la base, la plupart ont beaucoup difficultés en lecture, confie Marie-Jacques Sabri. Le défi est total, et ça ne va pas en s'améliorant. Ils ont besoin d'encadrement. Ils n'arrivent pas toujours à faire des déductions, à trouver le sens entre les lignes. Tout ça fait qu'ils ont peu de vocabulaire. En première, il y en a plusieurs qui n'arrivent pas à conjuguer leurs verbes "être" et "avoir"...»

Il faut dire que dans cette école secondaire de Pointe-Claire, l'anglais est la langue maternelle de plusieurs élèves. Il y a également environ 200 jeunes qui sont en classe d'accueil, donc qui ont deux ans pour apprendre le français... Des élèves qui viennent d'arriver d'Égypte, de Chine, du Nigeria. Ce qui complique la tâche des enseignants qui doivent parfois revoir leurs exigences à la baisse.

Est-ce que les professeurs de français prennent le temps d'expliquer les rudiments de la communication orale à leurs élèves? «On le fait quand on fait de la lecture à voix haute, répond Mme Sabri. Il y a un groupe qui fait de la webradio, donc ils reçoivent un enseignement. Mais ça se fait davantage au quotidien, et non de façon systématique pour préparer des présentations orales.»

Comment les enseignants s'y prennent-ils pour enrichir le vocabulaire de leurs ouailles?

«C'est difficile, croit Marie-Jacques Sabri, parce que si l'élève ne fait pas un devoir de vocabulaire, je ne peux pas faire de dictée avec ces mots-là le lendemain, il va échouer. On peut toujours donner quelque chose de plus à un élève qui est motivé. J'ai des élèves qui vont toujours en faire plus que ce que je leur demande. Mais on est dépendant de ce qui se fait à la maison. Malheureusement, il y en a qui ne font rien à la maison...»

Photo Olivier PontBriand, La Presse

« Moi, le premier constat que je fais, c'est que les jeunes sont de plus en plus à l'aise de s'exprimer devant une classe. Beaucoup plus qu'il y a 15 ans ! », affirme Marie-Jacques Sabri, professeure de français à l'école secondaire Félix-Leclerc.