Dix ans après le livre, voici enfin le film. Je ne sais pas comment elle fait, roman-culte mettant en scène une femme de carrière également mère de famille, tentant tant bien que mal de garder la tête hors de l'eau, sort aujourd'hui au grand écran. Fous rires, ironie grinçante, parfois prévisible, parfois pas, garantis! Mais au jour d'aujourd'hui, dans la vraie vie, comment font les mères (et les pères) pour concilier travail et famille?

Silvia Galipeau LA PRESSE

Le roman Je ne sais pas comment elle fait, de la journaliste britannique Allison Pearson, s'adressait avec beaucoup d'humour à toutes les femmes qui en arrachent avec la sacro-sainte conciliation famille-travail. À toutes celles qui n'en peuvent plus d'entendre: «Mais comment faites-vous?» Le prétexte était trop bon. Nous aussi, nous avons interrogé quelques parents, trois femmes et un homme (parce que oui, évidemment, il va sans dire qu'en 2011, les gars aussi s'interrogent), pour savoir comment ils s'en sortent. Comment ils s'attaquent à deux vies aussi exigeantes et accaparantes: le travail et la famille. Le plus dur, leurs trucs et - parce qu'il y en a aussi parfois -, leurs plus grands regrets.

Les lecteurs ont répondu par dizaines à un appel à tous, lancé sur La mère blogue la semaine dernière. À notre grande surprise, la majorité avoue se sentir essoufflée. Très. Certains sont carrément épuisés. Plusieurs ont choisi de ralentir temporairement leur carrière, de chercher de l'aide, de déménager, ou carrément de changer de priorités. Une constante: quoi qu'ils fassent, les parents le font tous... de leur mieux! Vous reconnaissez-vous?

AMÉLIE COUTU

37 ans, médecin spécialiste, mère de deux jumelles de 2 ans et d'un garçon de 10 mois.

Médecin spécialiste en médecine interne, la jeune mère travaille à temps plein. Plus que plein, même. Certaines semaines, quand elle est de garde, elle peut passer des nuits entières au boulot. Sans parler des soirées sur appel, où le téléavertisseur menace de sonner à tout instant, en pleine fête de la rentrée à la garderie, à l'heure du bain, ou pourquoi pas du boire du petit dernier.

En voyant la bande-annonce du film, la jeune femme avoue s'être reconnue «à 100%». «Oui, assurément, c'est vraiment drôle. Tout ce stress, c'est mon quotidien, ou presque.»

Pensez-y: quand elle ne stresse pas le matin, en amenant les enfants à la garderie, de peur d'arriver en retard pour son premier patient, elle stresse le soir, car elle ne sait jamais trop à quelle heure elle risque de finir. «Si un patient va mal à 16h55, je dois être concentrée à 100%!», dit-elle. Et ce, en dépit de son horloge interne (et celle de la fermeture de la garderie!).

Son truc? «J'ai l'extrême chance d'avoir un conjoint qui travaille de la maison. Il a mis sa carrière en veilleuse», répond-elle. Du coup, quand elle est retenue au travail, c'est lui qui prend le relai auprès des enfants. «C'est mon conjoint qui me sauve, à 100%.»

Solution? Elle essaie de passer tous ses temps libres avec sa famille. «Je fais tout sur l'internet: les courses, le magasinage. Si je pouvais, je me ferais couper les cheveux par internet! Comme ça, quand je ne suis pas au travail, je consacre tout mon temps à la famille.»

Mais cela ne réduit néanmoins pas son sentiment de culpabilité. «Il m'est arrivé de coucher mes enfants le vendredi soir et de ne pas les revoir avant le lundi matin. Ma fille m'a ensuite répété: quand maman partie, Anaïs pleure. Ce n'est pas la norme, mais c'est sûr que je vis de la culpabilité.»

Des regrets? «J'allais dire non, mais j'en ai un petit: mon choix de spécialité. J'aime beaucoup mon travail, mais il ne se fait qu'en milieu hospitalier. C'est difficile de réduire mes tâches. À Noël, moi, je travaille. Si j'étais médecin de famille, je pourrais travailler à temps partiel...»

ISABELLE D'AMOURS

37 ans, ingénieure en géophysique, mère de deux filles de 10 et 12 ans.

Travail oblige, Isabelle D'Amours a été appelée à voyager beaucoup, notamment en début de carrière, quand ses filles étaient toutes petites. Elle se souvient encore d'un certain séjour en Bolivie, qui devait théoriquement durer 10 jours, et qui s'est finalement étiré sur 5 semaines. «Ce voyage nous a coûté 1000$ en interurbains!»

Du coup, elle a raté plusieurs moments importants dans la vie de ses enfants. «Une année, j'ai raté l'Halloween. Ça m'a fait quelque chose. C'est ça, le plus dur: manquer des choses», laisse-t-elle tomber.

Comment s'en sort-elle? «Le plus important, c'est d'aimer son travail, d'avoir une passion. Parce que sinon, on ne le ferait pas», répond-elle tout de go, avant d'enchaîner avec ses secrets d'organisation. L'ingénieure gère d'ailleurs son temps en pro: elle planifie ses repas au quart de tour, cuisine de plus grandes portions, congèle les surplus. La semaine, c'est elle. Les week-ends, son mari. «La famille fonctionne bien comme ça: quand les deux participent», dit-elle. Depuis quelques années, ses filles, plus âgées, participent aussi aux corvées («Même si cela demande beaucoup de travail de conviction!») et font leurs lunchs (ou la paient pour les faire!). Avec l'expérience et l'ancienneté, elle a aussi choisi de voyager moins, notamment depuis que ses filles fréquentent l'école.

Mais malgré tout, avec le recul, elle ne cache pas quelques regrets. «Avec ma deuxième, on avait besoin d'argent, il a fallu que je retourne travailler, et je n'ai pas pu prendre un an de congé de maternité. Juste trois mois. Des fois, j'ai l'impression que j'ai manqué de temps avec elle, petit bébé. On ne peut pas revenir en arrière, mais ça passe tellement vite, chaque heure de vie de notre petit bébé.»

Elle ne regrette toutefois pas son choix de mener de front sa carrière, loin de là. «On a toutes le potentiel d'avoir une vie active, conclut-elle. Toutes. Historiquement, les femmes ont toujours fait un million de choses en même temps, que ce soit élever cinq ou six enfants, faire la couture, le tissage, la cuisine. Des fois, il faut juste relativiser!»

Photo: André Pichette, La Presse

Isabelle d'Amours, 37 ans, ingénieure en géophysique, mère de deux filles de 10 et 12 ans.

ÉMILIE OUELLETTE

30 ans, humoriste et mère de deux enfants de 2 ans et 7 mois.

«C'est vrai qu'on n'a vraiment pas une minute à nous!»

Émilie Ouellette, dont la carrière d'humoriste est en essor, en sait quelque chose. Car pendant ses soirées, entre deux boires, elle réussit à donner le bain, enfiler un pyjama, répondre à ses courriels, mettre en ligne une vidéo, penser à une blague, chanter une berceuse et mettre tout son beau monde au lit. Bienvenue dans le merveilleux monde des travailleurs autonomes. «Oui, ma vie est complètement folle», reconnaît-elle. Et comme elle allaite encore, sa petite famille doit aussi la suivre partout. Tenez, le mois prochain, elle donne un spectacle dans Charlevoix: «Mon garçon me suit dans les coulisses! Il n'y en a pas beaucoup qui font ça. C'est surtout un monde de gars. Mais je veux que ma réalité soit entendue!» Du coup, son chum doit suivre aussi pour s'occuper du petit pendant le spectacle, sans oublier sa grande soeur. «On appelle ça un chum impliqué!», dit-elle.

Vrai, c'est essoufflant. Mais elle choisit plutôt d'en rire. C'est d'ailleurs son principal truc de survie: l'humour. «Mon truc, ce sont les blagues, l'ironie, il faut que ça sorte, c'est un exutoire», dit-elle.

L'ironie, donc, entre amis, pour railler la vie de jeunes parents, ou carrément en famille, quand il s'agit de convaincre sa fille de se brosser les dents (l'humoriste se transforme alors en personnage de dentiste) ou de s'habiller (grâce à un «squick» de clown pour la divertir). «Ma fille est crampée de A à Z, et ensuite, mon Dieu que c'est simple!»

Autre truc: la liste des tâches ménagères. Avec son conjoint, elle a dressé une liste exhaustive des tâches de la semaine (soupers, vaisselle, bains, chien, lits, etc.) sur des petits papiers. Chaque dimanche, ils pigent. «C'est rendu qu'on le fait en riant: qui va avoir le premier choix au repêchage des tâches?»

Enfin, elle sort religieusement avec son chum une fois par mois et se réserve aussi un petit moment rien que pour elle, la fin de semaine. «Là, je vais prendre une crêpe toute seule, chez Juliette et Chocolat. C'est vraiment, vraiment important pour moi.»

Photo: Ivanoh Demers, La Presse

Émilie Ouellette, 30 ans, humoriste et mère de deux enfants de 2 ans et 7 mois.

MICHEL DAGENAIS

34 ans, analyste financier et père de deux enfants de 3 et 1 an.

Michel Dagenais habite avec sa conjointe et leurs deux jeunes enfants dans une coquette maison de Candiac. «On pensait que ça prenait ça avec des enfants», se désole-t-il aujourd'hui. Le hic? Tous deux travaillent à Montréal. Du coup, leur routine est chronométrée au quart de tour: le matin, sa conjointe se lève à 5 h 45 et file prendre son autobus pour se rendre au centre-ville. C'est lui qui s'occupe, selon un horaire toujours rodé, de lever, habiller et nourrir la petite famille, amener les enfants à la garderie, avant de prendre à son tour le bus pour se rendre en ville. Le soir, c'est sa conjointe qui va chercher les enfants et s'occupe du souper, tandis qu'il finit sa journée de travail vers 17 h 30, pour arriver à la maison peu avant 19 h. «On a presque fait un fichier Excel avec notre horaire. Il n'y a vraiment pas de place pour l'improvisation, dit-il. Tout est chronométré. C'est clairement pas une vie!»

Pourtant, il le sait, c'est le lot de tous ses voisins. «Mais pour nous, la routine boulot-banlieue-dodo, ça ne nous convient vraiment pas. On le réalise de plus en plus, ce rythme effréné n'a vraiment pas de bon sens.»

Pourquoi? Parce qu'ils manquent de temps! Vrai, ils ont une grande maison, mais nullement le temps de s'en occuper, et surtout: «Quelle qualité de vie?» «L'important, c'est d'être là pour nos enfants. Surtout à leur âge, sinon elle est où, la vie?»

Solution (car il en voit heureusement une): la petite famille songe, au grand dam de bien de nombreux proches, à déménager. Oui, dans plus petit. Exit la grande maison de banlieue qu'ils n'ont pas le temps ni franchement l'envie d'entretenir, ils veulent un plus petit condo, plus proche de la garderie, pour enfin (!) réduire le temps passé dans les transports, «LE sujet numéro un ces temps-ci»...

Photo: André Pichette, La Presse

Michel Dagenais, 34 ans, analyste financier et père de deux enfants de 3 et 1 an.