Pour illustrer la difficulté de la piste, Mikaël Kingsbury a évoqué des bosses en forme de « dents ». Elles étaient particulièrement acérées et irrégulières dans le parcours rouge, celui dont il a hérité en finale de l’épreuve en parallèle.

Mis à jour le 9 mars 2021
Simon Drouin
Simon Drouin La Presse

Tel un dentiste chevronné, le skieur canadien sait manœuvrer ses outils, même dans les plus mauvaises bouches. Souplesse, douceur sur les carres et un peu de flegme. Quand une grosse molaire se présente, il l’absorbe !

Après sa démonstration de la veille en simple, Kingsbury a remporté une deuxième médaille d’or aux Championnats du monde de ski acrobatique d’Almaty, mardi.

« Le simple, c’est l’épreuve reine, celle qui est aux Jeux olympiques, mais une fois que je l’ai gagnée, je me disais que j’avais fait 50 % du travail », a souligné Kingsbury en visioconférence trois heures plus tard.

« J’avais moins de pression parce que j’avais bien performé la veille. Je voulais juste tout donner et vider l’énergie qui restait en moi pour aller chercher la victoire. »

En finale, il a eu à se mesurer à son ami Matt Graham, vice-champion olympique australien. Exclu surprise des finales en simple, il avait l’avantage d’avoir pu se reposer et de s’élancer dans le parcours bleu.

Il s’est d’ailleurs accordé une légère avance sur le Québécois à mi-pente. Tandis que son voisin ouvrait la machine, il a été trop gourmand sur le saut du bas, qu’il a terminé en déséquilibre avant de finir sa course sur le dos.

Kingsbury a entendu le souffle coupé de Graham. Lui-même s’est fait une petite peur en voulant un peu trop atténuer l’effet du tremplin du bas dans l’objectif d’atterrir plus loin que son rival. Il est retombé sur les pieds. Comme d’habitude. Comme si de rien n’était.

Quelques minutes plus tard, l’athlète de 28 ans a glissé une autre médaille d’or à son cou. Sa deuxième en deux jours, pour un deuxième doublé de suite, après celui des Mondiaux de Deer Valley en 2019.

Au total, il s’agit d’un sixième titre. Les gens de la fédération internationale lui avaient appris la veille qu’il avait devancé sa compatriote Jennifer Heil et la Norvégienne Kari Traa, sacrées quatre fois chacune. Un autre record à ajouter dans le livre Guinness, où il a fait son entrée.

« Faire un doublé en Coupe du monde, c’est déjà difficile, a souligné Kingsbury. Le refaire une deuxième fois aux Championnats du monde, c’est juste vraiment fou. »

Ikuma Horishima avait réalisé l’exploit en 2017. Le Japonais était lui aussi passé à la trappe la veille en simple.

Le hasard a voulu qu’il se retrouve devant Kingsbury en demi-finale. En pleine confiance sur le parcours bleu, le Québécois n’en a fait qu’une bouchée. Mis sous pression, Horishima s’est pratiquement cogné le visage sur les genoux à la réception du premier saut, avant de culbuter au milieu de la piste, un thème récurrent mardi à la station Shymbulak.

« Quand les conditions sont difficiles, il faut que tu te rendes en bas, a résumé Kingsbury. Je pense que je suis le seul gars parmi les quatre premiers à s’être rendu en bas à tous les coups. »

Au bout du compte, la constance a fait en sorte que je suis champion du monde en duel.

Mikaël Kingsbury

Horishima a savouré une petite revanche en disposant du Canadien Brenden Kelly dans l’affrontement pour la médaille de bronze. Plus tôt, le Britanno-Colombien avait fait tomber le Français Benjamin Cavet, vice-champion en simple, et l’Américain Bradley Wilson, double médaillé d’argent de la spécialité.

Avant la demi-finale, Kingsbury a vaincu tour à tour le Britannique Max Willis, le Finlandais Olli Penttala et le Kazakh Dmitriy Reikherd. Ce dernier duel de quart de finale a été le plus serré pour le bosseur de Deux-Montagnes, qui l’a emporté 87,74 à 82,19.

Kingsbury a ressenti le poids de ses sept descentes en 24 heures, sans compter les échauffements.

« Ce dont je suis vraiment content aujourd’hui, c’est que j’ai été résilient. Quand je remontais le T-bar, je me disais : ayoye ! Mes jambes sont fatiguées ! Mais ma tête était comme : n’arrête pas, n’arrête pas, n’arrête pas. Chaque fois que je mettais les pieds dans le portillon de départ, je savais que j’avais plus de chances de gagner que de perdre. »

Gagner, il n’a fait que cela depuis son retour d’une fracture à deux vertèbres thoraciques, subie à l’entraînement à la fin de novembre. En plus de ses deux médailles d’or au Kazakhstan, il a obtenu deux succès le mois dernier à la Coupe du monde en Utah.

« L’évènement de Deer Valley était probablement plus stressant pour lui que les Jeux olympiques, a dévoilé son entraîneur Michel Hamelin. C’était un retour, la première fois où il s’est vraiment fait mal. Il était très stressé. Ça lui tenait à cœur. Il voulait prouver à tout le monde qu’il était à 100 %. Il avait de la pression extérieure, mais elle venait surtout de lui. »

Kingsbury participera à la dernière épreuve de la Coupe du monde, un parallèle dimanche, toujours à Almaty. Sixième au classement, à 89 points de la tête occupée par Graham, il aura besoin de contre-performances de ses rivaux pour conquérir un 10e globe de cristal de suite.

« Sans dire que j’en ai fait mon deuil, je sais que je ne le gagnerai pas. C’est presque écrit. Mais je vais quand même tout donner parce que c’est mathématiquement possible. »

S’il n’en tenait qu’au double champion mondial, la piste resterait en l’état. Le traitement de canal attendra.

Sofiane Gagnon, un (nouveau) nom à suivre

Même si elle a raté le podium par moins d’un point, battue par la jeune Kazakhe Anastassiya Gorodko, 15 ans, Sofiane Gagnon ne faisait pas la fine bouche. Cette quatrième position est un sommet personnel pour la skieuse de Whistler, qui avait aussi manqué les finales par moins d’un point en simple la veille.

« Ce n’est pas crève-cœur du tout, a assuré l’athlète de 21 ans. Je suis tellement contente de ce que j’ai réussi aujourd’hui ! »

PHOTO BERNARD BRAULT, ARCHIVES LA PRESSE

Sofiane Gagnon

Ses meilleurs résultats jusque-là étaient deux 10es places obtenues aux derniers Mondiaux de Deer Valley en 2019. Elle s’était déchiré un ligament à un genou avant la Coupe du monde suivante au Japon. La pandémie a repoussé son retour à Deer Valley, le mois dernier, où elle a également pris le 10e rang.

« Je n’avais pas été sur mes skis pendant 10 mois. On a donc décidé de ne rien précipiter pour que je sois prête mentalement à reprendre la compétition. »

Fille d’une Française de la Mayenne et d’un Québécois de Laval, elle se promet de rafraîchir son français, qu’elle exerce peu depuis un séjour d’un an dans l’Hexagone au début de l’adolescence. À moins d’un an des JO de Pékin, Kingsbury prédit que la jeune femme fera parler d’elle. « Wow, merci beaucoup de me le rapporter, a-t-elle réagi. Ça met un sourire sur mon visage et cela signifie beaucoup pour moi ! »

Nouvelle vague

Les Mondiaux d’Almaty ont été moins heureux pour les sœurs Dufour-Lapointe. En huitième de finale, la cadette Justine s’est butée par moins d’un point à la future médaillée d’or, Anastasiia Smirnova. La Russe de 18 ans s’est démarquée grâce à des sauts plus complexes. « Un peu surprise par les scores », la championne olympique de 2014 se félicitait d’avoir mis toute la gomme après un départ un peu hésitant.

« Je ne peux pas me reprocher quoi que ce soit, a commenté la Québécoise de 26 ans après s’être soumise à un test de COVID-19. Je me sentais tellement bien en haut de parcours. J’étais dans ma zone. Je suis sortie de mes culottes et j’ai fait la job. Rendu là, c’est un sport jugé. »

En finale, Smirnova a vaincu sa compatriote Viktoriia Lazarenko, 17 ans. Avec le bronze de Gorodko, les jeunes ont renversé la hiérarchie au Kazakhstan, d’autant que Perrine Laffont, presque vieille à 22 ans, a connu une rare défaillance (7e).

« C’est rafraîchissant, a dit Dufour-Lapointe, neuvième. C’est le cercle de la vie. J’étais là moi aussi, petite fille de 16 ans qui bousculait un peu les choses. Je pense qu’il y a encore de la place pour nous. Aujourd’hui, c’était leur show, leur victoire. Je suis contente pour elles. Elles le méritent. »

Chloé, médaillée d’argent aux Jeux de Sotchi, s’est pour sa part inclinée en première ronde devant l’Américaine Tess Johnson (5e), ce qui l’a reléguée au 19e rang. La skieuse de 29 ans traçait néanmoins un bilan très positif de ses prestations en Asie centrale : « Surtout que je revenais d’une commotion. J’en ressors avec de l’optimisme. J’ai cru en ce que j’ai fait et j’ai réalisé mon plan A. »

Pour la suite, elle vise à améliorer son saut désaxé dans l’espoir de retrouver « l’avant de la vague ». « Pour que ce soit nous qu’on chasse… »