Qui ont été les athlètes québécois les plus influents des 40 dernières années ? L’équipe des sports de La Presse en a sélectionné huit, de tous les horizons, et vous présentera des portraits toute la semaine. Aujourd’hui : Gaétan Boucher.

Mathias Brunet Mathias Brunet
La Presse

Si jamais vous voyez un visage familier vous dépasser sur l’anneau de glace familial à Sainte-Thérèse, vous n’avez pas la berlue.

L’un des plus grands athlètes québécois de tous les temps, Gaétan Boucher, médaillé d’argent aux Jeux olympiques de Lake Placid en 1980, double médaillé d’or à Sarajevo en 1984, a remis des patins pour la première fois en 23 ans cet hiver.

« Je me suis senti bien, mieux que je ne l’aurais pensé, confie-t-il à La Presse au bout du fil. Je me suis vite aperçu que patiner, ça ne s’oublie pas ! »

Gaétan Boucher est revenu à ses anciennes amours en prévision de l’ouverture du premier anneau intérieur de patinage de vitesse au Québec, à Sainte-Foy, qui doit avoir lieu en septembre 2022. L’anneau actuel, qui porte son nom, est à ciel découvert.

Parce que Québec va avoir son anneau couvert, je me suis dit que c’était impossible que je n’aie pas la chance de patiner à l’intérieur, profiter de cet anneau-là, aller m’amuser.

Gaétan Boucher

Mais reprendre le patinage de vitesse sur longue piste demande une certaine logistique. « Je me suis d’abord fait mouler des patins, explique notre monument du sport québécois. Mathieu Turcotte, d’Apex Racing Skates, a accepté gracieusement de me faire une paire de patins. Mathieu fait beaucoup de patins pour les athlètes d’élite internationaux de courte et longue piste. »

Gaétan Boucher, originaire de Charlesbourg, près de Québec, s’est rendu quelques fois à l’anneau réservé au public, à Sainte-Thérèse, près de chez lui, et il a fait le trajet Montréal-Québec quelques fois aussi. « J’ai patiné quelques fois. L’anneau [de Sainte-Thérèse] n’est pas fait pour le patinage de vitesse, mais j’y suis allé quelques fois. Si j’habitais Québec, j’aurais peut-être continué. Je songe à me louer un condo à Québec et à en faire deux ou trois fois par semaine. »

PHOTO MICHEL GRAVEL, ARCHIVES LA PRESSE

Gaétan Boucher aux Jeux olympiques de Lake Placid, en 1980, à la compétition du 1000 m.

Il dit avoir éprouvé une grande sensation la première fois sur l’anneau à Québec, situé sur les plaines d’Abraham. « C’est difficile à expliquer pour moi, mais je suis vraiment bien quand je suis dans une paire de patins, sur un anneau de glace, à faire des tours, seul ou avec des amis. »

Il en a profité pour partager la piste avec son ancien complice de l’équipe canadienne lors des Jeux de 1980 et de 1984, Benoît Lamarche. « On se rappelle notre bon vieux temps. Il n’y a pas de plus beau moment. Mes meilleurs amis, encore aujourd’hui, sont ceux de l’équipe canadienne. »

Gaétan Boucher, 62 ans, se demandait comment il allait réagir à ses premiers coups de lame en 23 ans. « J’avais beaucoup d’appréhensions. Surtout avec des patins clap [devenus la norme dans le domaine en 1998]. Je n’avais jamais porté ça avant. Je les ai mis pour la première fois sur une patinoire de hockey intérieure pour voir si j’avais un bon équilibre et si le mouvement était semblable. J’ai toujours été un patineur reconnu comme excellent sur le plan technique, alors j’ai essayé de reproduire les mêmes sensations. J’ai des ajustements à faire parce que ce sont des clap, mais ça va assez bien. »

Même s’il se sent bien sur la piste, il se rend compte à quel point son sport est exigeant, surtout après une si longue absence. « C’est incroyable. On s’aperçoit que c’est un sport vraiment difficile. Il faut être fort physiquement et en bonne condition physique. C’est très technique. Je fais du vélo régulièrement et même si je suis en assez bonne condition pour le vélo, je suis très loin de faire des performances, même minimes, en patinage de vitesse. »

PHOTO ARCHIVES AGENCE FRANCE-PRESSE

Gaetan Boucher est ses trois médailles remportées aux Jeux olympiques d’hiver à Sarajevo, en 1984

Notre homme réalise que les vitesses sont devenues phénoménales. « À vélo, je peux rouler à 32, 33, 34 kilomètres à l’heure en moyenne sur une couple d’heures, en groupe ou seul à l’occasion, mais en patins, je regardais les courses la semaine dernière, ça peut aller jusqu’à 60 kilomètres à l’heure !

« Juste pour faire un tour de 400 mètres en 36 secondes, c’est 40 kilomètres à l’heure, poursuit-il. On sait l’effort que ça prend pour faire ça à vélo, et quand je patinais, avec Benoît Lamarche, justement, sur les plaines d’Abraham, on était loin de faire des 36 secondes au tour, on faisait environ 45 secondes au tour. On est loin, vraiment, de la condition qu’on avait quand on était athlètes olympiques ! »

Gaétan Boucher avait patiné la dernière fois lors d’une épreuve hors compétition de la Coupe du monde en 1997, à Calgary. Pourquoi avoir arrêté ? « Le patinage de vitesse, tu continues à en faire régulièrement ou tu n’en fais pas, répond-il. Tu ne peux pas en faire une fois par mois. Il n’y a pas d’anneau dans la région de Montréal non plus. Et quand on arrête quelques années, on n’entre plus dans nos patins, les pieds ont changé, ça devient très difficile. En plus, nous, on a eu le clap en 1998, ça n’était vraiment plus nécessaire. »

Gaétan Boucher, dont l’anneau de vitesse à Québec, une école, un aréna et un boulevard portent déjà le nom, trépigne à l’idée de l’ouverture de l’anneau couvert à Sainte-Foy. À l’heure actuelle, il y en a un seul, à Calgary.

Les Pays-Bas ont eu le temps de défaire leur premier anneau couvert et de le reconstruire. On est en arrière de beaucoup de monde de ce côté-là. Nous, on va finalement avoir le nôtre. Le Québec va redevenir la force numéro un au pays comme dans les années 1980.

Gaétan Boucher

Aura-t-on la chance de le voir patiner lors de l’inauguration de l’anneau intérieur, à Sainte-Foy ? « Je ne sais pas ce qu’ils ont prévu comme ouverture, mais si on me le demande, c’est possible », répond-il.

Parions qu’on va le lui demander…

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PHOTO BERNARD BRAULT, ARCHIVES LA PRESSE

La vie de Clara Hughes a changé en février 1988 en voyant Gaétan Boucher à l’écran lors des Jeux olympiques de Calgary.

Bien avant ses six médailles olympiques, deux en cyclisme et quatre en patinage de vitesse, Clara Hughes était une jeune femme de 17 ans à la dérive, dans son Winnipeg natal.

Elle avait abandonné l’école, était tombée dans la petite délinquance avec tout ce que ça comporte, drogue, dive bouteille… Elle fumait même un paquet de cigarettes par jour !

Puis sa vie a changé en février 1988 en voyant Gaétan Boucher à l’écran lors des Jeux olympiques de Calgary. Gaétan Boucher en était à ses derniers Jeux, à bientôt 30 ans, usé par les blessures.

Je savais comme un peu tout le monde qu’il y avait les Jeux olympiques, mais je n’avais pas d’intérêt pour ça. Je passais d’une station de télé à l’autre lorsque je suis tombée sur l’épreuve de patinage de vitesse. Et je l’ai vu. Les commentateurs disaient qu’il était blessé et qu’il n’arriverait pas à gagner de nouveau une médaille. Mais il avait une telle intensité et une telle détermination. Il n’a pas gagné ce jour-là, mais il a tout donné. Et il a donné un sens à ma vie…

Clara Hughes

Elle venait de découvrir un nouveau moyen d’expurger toute la colère en elle. « J’ai quand même continué à faire la fête ce week-end-là, dit-elle au téléphone en riant, mais j’ai dit à ma mère que j’avais vu Gaétan Boucher aux Jeux à la télé et que je voulais m’inscrire au club de patinage de vitesse. On doit savoir que je savais quand même patiner, j’avais joué à la ringuette au niveau local. J’étais quand même sportive. »

Une semaine ou deux plus tard, la voilà sur la glace, avec d’affreux patins de location trop grands aux pieds. « Je détonnais avec mes vieux patins, alors que tous les autres avaient l’uniforme moulant complet et le casque. Je ne me souviens même pas de ce que j’avais sur la tête ! »

Sa transformation est totale. « Je m’entraînais à 6 heures du matin avant de me rendre à l’école. Je recommençais à avoir de bonnes notes. J’avais une vieille auto que j’ai vendue pour acheter une nouvelle paire de patins pour le longue piste ! Je me suis aussi mise au cyclisme ! »

PHOTO BERNARD BRAULT, ARCHIVES LA PRESSE

La canadienne Clara Hugues au milieu de la course individuelle contre la montre, aux Jeux de Sydney, en 2000

Trois ans plus tard, Clara Hughes remporte la médaille d’argent en cyclisme aux Jeux panaméricains et devient membre de l’équipe nationale. Elle remporte deux médailles de bronze aux Jeux d’Atlanta, en 1996. Avec une médaille de bronze en patinage de vitesse au 5000 mètres lors des Jeux de Salt Lake City, en 2002, elle devient la première athlète au pays, tous sexes confondus, à remporter une médaille lors de Jeux d’été et d’hiver.

Quelques semaines plus tard, elle réalise par hasard son grand rêve. « J’assistais à la Coupe du monde sur courte piste à Montréal avec mon entraîneur de cyclisme, Eric Van Den Eynde, et Hubert Lacroix quand j’ai aperçu Gaétan au loin. »

Van Den Eynde et Lacroix encouragent la timide jeune femme à aller à la rencontre de son idole. « Je me sentais comme une enfant qui rencontre Superman ! J’avais pourtant 29 ans. »

Elle prend finalement son courage à deux mains.

« Bonjour, Gaétan, je suis Clara.

— Je sais très bien qui tu es ! lance-t-il. C’est vrai que tu as été inspirée en me voyant à Calgary à la télévision ? C’étaient pourtant mes pires Jeux…

— Tu dois comprendre, Gaétan… Tu dois le savoir, tu as changé ma vie ! Et je dois te remercier ! »

Clara Hughes a vu toute l’humilité de cette légende, ce jour-là. Pour son plus grand bonheur, ils sont devenus amis par la suite.

Quand on rappelle cette anecdote à Gaétan Boucher, sa grande humilité se manifeste encore. « Clara a fait plus encore que ce que j’ai pu faire, répond-il. Elle a eu des impacts ailleurs aussi. Elle a fait du vélo, elle pourrait parler de quelqu’un d’autre que moi. Le fait qu’elle me nomme régulièrement, c’est un grand honneur. »

Gaétan Boucher est tout de même conscient de son héritage. « Oui, je suis capable d’admettre que j’ai eu un impact sur les générations futures. On me le dit souvent. Robert Dubreuil, de la Fédération de patinage de vitesse, évoque souvent l’impact que ça a eu sur les jeunes, en courte piste ou en longue piste. D’autres que Clara me l’ont dit aussi. Sylvie Bernier, ce qu’elle me dit, c’est que ça l’avait convaincue qu’elle pouvait réussir. »

Un grand athlète. Un grand homme aussi.