Texter Jean-Luc Brassard. Se faire rappeler cinq secondes plus tard. Petite voix du matin. Il n’est pas 6 h.

Simon Drouin Simon Drouin
La Presse

Comme d’habitude, il a le goût de jaser. Sujet : son influence sur le développement du ski acrobatique au Québec et ailleurs. À l’écouter, son rôle relève presque d’un accident de parcours.

Quand il a gagné la médaille d’or à l’épreuve des bosses aux Jeux olympiques de 1994, il n’avait aucune idée du retentissement de sa victoire au Canada. Il se doutait encore moins de l’impact profond qu’il aurait sur son sport. Il avait 21 ans.

« Je suis devenu connu du jour au lendemain. J’étais à Lillehammer, l’internet n’existait pas. Je ne savais pas ce qui se passait à la maison. J’avais un coéquipier, John Smart, qui était avec sa blonde. Autrement dit, j’étais tout seul. Quand je suis revenu, ça a vraiment été un raz-de-marée d’amour. Mais je n’étais pas outillé pour ça. J’ai fait de bons coups, des gaffes. Quand j’y repense, j’étais plutôt gêné d’être connu. Je ne savais pas comment composer avec ça. Alors influencer les autres… »

Pourtant, on pourrait facilement faire l’arbre généalogique sportif de Brassard.

Ses descendants directs auraient pour nom Jennifer Heil et Alexandre Bilodeau. Les suivants s’appelleraient Justine et Chloé Dufour-Lapointe et Mikaël Kingsbury. Sur les branches secondaires, il y aurait des ramifications avec Pierre-Alexandre Rousseau, les frères Marquis, Stéphanie St-Pierre, Marc-André Moreau, et on en passe.

  • Jean-Luc Brassard en compagnie d’Alexandre Bilodeau (à gauche) et d’un jeune Mikaël Kingsbury encore inconnu, alors âgé de 13 ans.

    PHOTO FOURNIE PAR LA FAMILLE KINGSBURY

    Jean-Luc Brassard en compagnie d’Alexandre Bilodeau (à gauche) et d’un jeune Mikaël Kingsbury encore inconnu, alors âgé de 13 ans.

  • Jean-Luc Brassard s’entraînant avec Alexandre Bilodeau et Jennifer Heil en 2006

    PHOTO FRANÇOIS ROY, ARCHIVES LA PRESSE

    Jean-Luc Brassard s’entraînant avec Alexandre Bilodeau et Jennifer Heil en 2006

  • Jean-Luc Brassard avec Pierre-Alexandre Rousseau et l’entraîneur Dominik Gauthier en 2002

    PHOTO RÉMI LEMÉE, ARCHIVES LA PRESSE

    Jean-Luc Brassard avec Pierre-Alexandre Rousseau et l’entraîneur Dominik Gauthier en 2002

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On pourrait tracer cet arbre, mais le principal intéressé en serait probablement mal à l’aise.

Ce malaise a été un thème récurrent de la conversation qui s’est étirée sur plus d’une heure. On le croit sur parole quand il raconte ces séances d’autographes où il prenait soin de parler à chacun de ses partisans. Il sortait de l’exercice « lavé ».

« J’essayais de redonner bien plus qu’ils ne me demandaient. Je me disais : “je ne veux pas être le snobinard qui fait juste les choses de son côté et qui veut se faire admirer”. Moi, je ne voulais pas me faire admirer. »

S’il a pris « une certaine responsabilité » dans le partage de son expérience, c’est dans l’optique que d’autres jeunes vivent une aussi « belle ride » que la sienne. « Comme humain, ça fait grandir. Et je n’ai jamais voulu ça que pour le sport. Les arts ou les sciences, c’est tout aussi important. Avec le plaisir et la passion, tout le reste se met en place. »

Avec près de trois décennies de recul, il comprend qu’il a été un défricheur pour toute une génération de skieurs.

Je vois vraiment ça comme tracer un sentier dans une forêt vierge. Dans mon temps, j’ai tracé un sentier jusqu’à un certain niveau. J’ai élagué le sentier sur une certaine distance. Pour ceux qui suivent, ça va plus vite, parce que le sentier est fait. Ils te dépassent et c’est à leur tour de faire le sentier et de l’amener plus loin. Après, tu as toute une ribambelle qui profite du tracé.

Jean-Luc Brassard

Il évoque Céline Dion et Patrick Roy, qui ont ouvert le champ des possibles pour les Québécois dans leur domaine respectif.

Brassard n’a jamais refusé une tournée dans une école, une participation à un souper-spaghetti ou une visite dans un club. Au printemps, il partait skier avec ses amis au mont Saint-Sauveur.

« Quand Jean-Luc venait à la montagne, Jean-Luc ne se cachait pas dans un coin avec ses chums », raconte Christian Dufour, un entraîneur à l’époque qui est aujourd’hui directeur du marketing des stations Les Sommets. « Tu pouvais aller le voir, lui parler, skier avec lui. Il a toujours été très accessible. »

PHOTO BERNARD BRAULT, ARCHIVES LA PRESSE

Jean Luc Brassard au mont Saint-Sauveur lors d’une journée chaude de ski de printemps en 2007

Un jeune haut comme trois pommes avait l’habitude de le suivre à la trace dans la 70, la piste de bosses. Il se dépêchait pour se rendre en bas et remonter dans le télésiège avec le champion olympique, qui alimentait la discussion comme il le pouvait.

Quinze ans plus tard, Dufour lui a révélé le nom de ce pot de colle : Alexandre Bilodeau.

« J’avais les jambes sciées », raconte Brassard, encore ému en racontant l’anecdote.

J’étais là : “Wow ! Je n’avais aucune idée !” C’est là que je me suis rendu compte que tu ne sais jamais à qui tu as affaire. Chaque mot peut avoir une importance.

Jean-Luc Brassard

Sacré à son tour à Vancouver en 2010, premier Canadien à réaliser l’exploit chez lui, Bilodeau s’estime un héritier direct de Brassard.

« Je commençais à skier quand j’ai vu Jean-Luc gagner aux Jeux olympiques, témoigne-t-il. Je ne connaissais pas mon sport. J’ai tout de suite demandé à ma mère de m’inscrire au club de ski de bosses. »

Avec le Français Edgar Grospiron, premier champion olympique de l’histoire, Brassard a poussé le sport au « prochain niveau » sur le plan technique. « Il était tellement fluide, il était très reconnu pour ça », relate Bilodeau.

Les deux hommes ont développé une amitié. Ils skient parfois ensemble. « Jean-Luc a toujours été très présent, très attentionné. Encore aujourd’hui, ça paraît quand tu lui parles. Il a toujours pris son temps pour les jeunes. »

Bilodeau a réédité l’exploit quatre ans plus tard à Sotchi, où Brassard était assistant au chef de mission.

À ces mêmes JO, les sœurs Chloé et Justine Dufour-Lapointe ont réalisé un doublé historique. À une Coupe du monde à Mont-Tremblant, Brassard avait autographié le manteau flambant neuf de Justine, assortissant le tout d’un bonhomme effectuant son fameux « cosaque ».

PHOTO BERNARD BRAULT, ARCHIVES LA PRESSE

Les sœurs Maxime, Chloé, Justine Dufour-Lapointe en compagnie de Jean-Luc Brassard en 2015

Toujours à Sotchi, Kingsbury a accompagné Bilodeau sur la deuxième marche du podium. Quatre Québécois pour six médailles disponibles.

En raison de la différence d’âge, Brassard se voit comme un « accident » sur le parcours de Kingsbury. « Ce serait comme demander à un joueur du Canadien si Guy Lafleur l’a influencé. Peut-être pas parce qu’il est trop jeune, mais il connaît l’histoire de Guy Lafleur par la bande. Est-ce que j’ai influencé Mikaël Kingsbury ? Non. Parce que son idole, lui, c’était, disons, Jeremy Bloom, un gars de sa génération. »

Ce n’est pas si vrai, a prévenu Kingsbury, amusé que son prédécesseur nomme le skieur américain, champion olympique de 1998, qui a effectivement été un modèle. Mais sa véritable première idole, quand il a commencé la compétition à l’âge de 7 ans, c’était bel et bien Brassard.

« Je l’idolâtrais sans trop savoir ce qu’il faisait, se souvient le médaillé d’or de PyeongChang. Quand j’entendais Jean-Luc Brassard, c’était synonyme de ski de bosses. C’était le meilleur. En plus, il était Québécois et il skiait dans les Laurentides, comme moi. »

PHOTO BERNARD BRAULT, ARCHIVES LA PRESSE

Mikaël Kingsbury et Jean-Luc Brassard
en 2019

Fait amusant, Kingsbury a fait exactement le même parallèle avec le Démon blond : « Tout le monde connaît Guy Lafleur quand tu es Québécois, que tu joues au hockey ou non. C’est la même chose dans notre sport, je peux te le dire. Tout le monde se souvient de Jean-Luc Brassard, même si peu d’athlètes présentement sur le circuit l’ont vu skier de leurs yeux. C’est une légende dont on va continuer à parler longtemps. »

Son impact sur le ski acrobatique dans la province n’est pas à la veille de s’éteindre, pense celui qui réécrit le livre des records de son sport.

Jean-Luc a été un modèle pour les jeunes skieurs de bosses au Québec. C’est vraiment lui qui a créé le chemin pour nous, les athlètes. Il a allumé le flambeau. Nous, on fait juste continuer à le promener autour du monde et à le léguer au suivant.

Mikaël Kingsbury

De quoi faire rougir Brassard. « Ça fait chaud au cœur et d’un autre côté, c’en est presque gênant, expose l’homme de 48 ans, père d’un garçon de 3 ans et d’une fille de 1 an. Je n’ai pas voulu être un influenceur. J’ai simplement fait ce que j’ai aimé. »

L’heure du déjeuner avait sonné. Une autre journée de ski attendait l’ancien « boss des bosses ». La passion des montagnes et de la glisse l’habite toujours autant.

Sentir que sa voix s’étouffe. Lui laisser quelques secondes pour reprendre son idée.

« La prochaine étape, qui va être vraiment trippante, c’est peut-être de montrer à skier à mon gars. Ça va être le fun. Ça va me permettre de faire du ski avec lui. Tout simplement, tout bonnement. »