Laurent Dubreuil venait de partager une bouteille de champagne avec le personnel de l’équipe quand sa tête coiffée d’un mohawk ras est apparue sur l’écran d’ordinateur, samedi soir.

Simon Drouin Simon Drouin
La Presse

Même si sa courte saison s’était terminée de la plus belle des façons, il était loin de faire la fête.

« J’ai plus hâte de finir toutes mes entrevues et d’appeler ma famille pour partager ça avec elle. J’en ai fait une couple de partys. On m’en parle encore et ça fait dix ans ! Je me suis pas mal assagi. »

Le patineur de vitesse a accueilli avec joie sa deuxième médaille en 24 heures aux Championnats du monde d’Heerenveen. Mais la satisfaction n’était pas la même. Pas tant à cause de la couleur – le bronze plutôt que l’or – que de la façon.

Au 1000 mètres, il a encore très bien patiné. Mais s’il est monté sur le podium, il le doit à une incroyable bévue d’un patineur néerlandais. Thomas Krol a commis non pas un, mais deux faux départs, ce qui lui a valu une disqualification.

« Je venais de finir ma course et j’étais littéralement juste à côté quand c’est arrivé, a raconté Dubreuil. Je n’en revenais pas. Je savais que ça venait de me donner le bronze. »

Un faux départ au 500 m, où le départ est crucial, n’est pas exceptionnel. Deux, c’est beaucoup plus rare. Alors au 1000 m…

« Ça n’arrive jamais, a tranché Dubreuil. C’est probablement la première fois de sa vie que ça lui arrive. Ça arrive probablement deux fois dans une saison de Coupe du monde, gars et filles confondus. »

Le Québécois de 28 ans ne comprenait pas ce qui avait pu se passer dans la tête de Krol, double médaillé d’or en Coupe du monde le mois dernier. Il est certain « à 99 % » que dans des circonstances normales, le Néerlandais l’aurait battu.

« Il m’a planté par une demi-seconde il y a deux semaines. Je mettrais ma main au feu qu’il l’aurait encore fait. Quand on est un favori comme lui, quand on a commis un faux départ, on devrait juste être prudent sur le deuxième. On devrait s’assurer de ne pas bouger, quitte à perdre cinq centièmes de temps de réaction. Parce qu’on va peut-être gagner quand même. C’était vraiment une grosse erreur. C’est comme surréaliste. »

Dubreuil vivait un peu le jour de la marmotte. Aux Mondiaux de Salt Lake City, l’an dernier, le même Krol l’avait devancé de deux centièmes au 1000 m, avant de se faire disqualifier pour avoir nui à son voisin de couloir. Le Canadien avait également hérité du bronze.

C’est un de mes bons amis sur le circuit. Je me sens vraiment mal pour lui. Mon but est d’être le meilleur patineur au monde. Ce n’est pas de gagner des médailles parce que les gens sont disqualifiés. J’aimerais mieux que tout le monde fasse la course et que je sois assez bon pour les battre. Mais que veux-tu, c’est son erreur à lui.

Laurent Dubreuil

Sur une glace plus lente qu’en Coupe du monde, de quoi désavantager un sprinteur qui a tendance à « casser » dans le dernier tour, Dubreuil estimait avoir réussi une bonne prestation. Jumelé au Néerlandais Kai Verbij, le futur médaillé d’or, il a tout tenté pour limiter la casse.

« Bouge, bouge, va le chercher ! », a hurlé son entraîneur Gregor Jelonek dans l’avant-dernière ligne droite. « Je l’ai entendu, mais l’information ne s’est pas rendue à mes jambes ! », a rigolé Dubreuil, qui a franchi la distance en 1 min 08,56 s.

Devancé par 51 centièmes par Verbij, il a quand même surpassé le Norvégien Håvard Holmefjord Lorentzen (4e), vice-champion olympique. Le Russe Pavel Kulizhnikov, tenant du titre et médaillé d’argent la veille au 500 m, s’est immiscé entre les deux avec 1 min 08,31 s.

« Je peux me réjouir de ma performance qui était vraiment bonne. Ça ne m’est pas arrivé souvent d’être proche comme ça de gagner [au 1000 m]. Tout ça dans une saison où on a peu patiné. Mais j’ai été chanceux de monter sur le podium, c’est indéniable. »

Toujours coiffé de sa tuque de la province de la Frise – comme il avait oublié la sienne au Québec, une famille locale l’ayant déjà hébergé lui en avait envoyé une à l’hôtel –, Dubreuil a grimpé sur le podium en montrant trois de ses doigts. Un signe pour sa fille Rose, 19 mois, qui apprend ainsi à quel rang il a fini.

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Laurent Dubreuil l’indique : oui, il a terminé 3e sur 1000 m

En huit épreuves dans la bulle néerlandaise, l’athlète de Lévis a empoché six médailles. Il est persuadé qu’il en aurait ajouté une septième, sans une reprise de course après la chute d’un adversaire lors du premier week-end. De quoi le mettre en orbite à moins d’un an des Jeux olympiques de Pékin.

« Ça ne m’excite pas pour l’an prochain, a-t-il cependant prévenu. C’est une autre année, tellement de choses vont se passer d’ici là. C’est une erreur que font beaucoup d’athlètes, je trouve, de toujours se projeter. »

Il a eu sa leçon. En 2014, alors qu’il était en pleine ascension, il avait raté sa qualification pour les Jeux de Sotchi. « Laissez-moi tranquille avec les prochaines années. Le moment que je vis en ce moment ne reviendra jamais. À la limite, si je suis capable de ne pas penser aux olympiques jusqu’à ce que je prenne l’avion pour y aller, ce sera la bonne stratégie. »

Avec deux médailles aux mêmes Mondiaux, quatre au total depuis le début de sa carrière, Dubreuil rejoint des compatriotes comme Mikaël Kingsbury (deux fois l’or à Deer Valley en 2019), Charles Hamelin (deux fois l’or à Montréal en 2018), Erik Guay (or et argent à Saint-Moritz en 2017) et Alex Harvey (argent et bronze à Falun en 2015).

« Je suis vraiment content, a-t-il assuré. Par rapport à moi-même, je suis probablement comme sur un nuage. Mais ce ne serait pas le même nuage que la plupart des gens. Je suis quelqu’un d’assez terre à terre en général. Après ma victoire [de vendredi], j’ai essayé de passer à autre chose et de penser à ma course [de samedi]. Je pense que je vais plus savourer ma victoire dans les deux prochaines semaines. »

Ça tombe bien, il lui restait une autre bouteille de champagne.

L’argent pour Blondin

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Ivanie Blondin (21) devant Marijke Groenwoud et Mareike Thum

L’équipe canadienne a continué son championnat surprenant à Heerenveen samedi. Ivanie Blondin a remporté l’argent à la poursuite par équipes, son cinquième podium sur la distance. Elle a été vaincue au sprint final par la Néerlandaise Marijke Groenewood.

« J’aurais bien aimé gagner l’or, mais j’ai tout donné et elle m’a battue aujourd’hui, et c’est parfaitement correct comme ça », a déclaré la Franco-Ontarienne, bien chaperonnée par Valérie Maltais tout au long de l’épreuve. Huitième grâce aux trois points récoltés lors d’un sprint intermédiaire, Maltais a chuté dans le dernier virage et s’est cogné la tête. Elle a néanmoins franchi la ligne une minute et demie plus tard.

Traitée par les physiothérapeutes, elle doit s’aligner dimanche aux 1500 m et 5000 m. Médaillé d’argent en 2020, l’Ontarien Jordan Belchos a cette fois fini au pied du podium à la poursuite masculine, réglée par l’Américain Joey Mantia. Béatrice Lamarche, 22 ans, a réalisé un sommet personnel avec une 12e place au 1000 m, où l’Américaine Brittany Bowe a été sacrée pour la troisième fois. Le vétéran Alex Boisvert-Lacroix a pour sa part terminé 21e.